Le philosophe Robert Redeker signe Réseaux sociaux : la guerre des Léviathans (Ed. Du Rocher, 2021). Une analyse pour comprendre les stratégies des GAFAM, et les bouleversements qu'elles peuvent provoquer, avec une transformation profonde de la société, le remplacement de l’État... et jusqu'à la volonté de création d’un homme nouveau.

Entretien conduit par Marie Corcelle

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Fild : En quoi les réseaux sociaux modifient-ils notre rapport à l’État ?

Robert Redeker :
L’État traditionnel que nous connaissons depuis la fin de la Renaissance est en difficulté, et les GAFAM utilisent les réseaux sociaux pour le fragiliser autant que possible, afin de le remplacer et de prendre le pouvoir. Le contrat social de Hobbes (dans son ouvrage Le Léviathan, paru en 1651), est un concept philosophique destiné à mettre fin à la violence horizontale, cette « guerre de chacun contre chacun » qui serait intrinsèque à notre humanité à l'état de nature. C'est pour cela que les Hommes forment et se livrent à un maître : ce Léviathan qu’on appelle l'État, qui devient leur souverain et à qui ils confient leurs droits et libertés en échange de leur sécurité. Ainsi prend fin la violence horizontale, grâce à l'État. Mais avec les réseaux sociaux et les GAFAM, cette forme moderne de l’État n’est plus tenable. Nous revenons au triomphe de l’horizontalité. Cela se traduit sur les réseaux sociaux par des regroupements d’individus pour exprimer une parole collective qui n’a jamais trouvé de véritable expression dans le champ social ; et par cet individualisme grégaire qui engendre une grande violence entre les membres de ces réseaux.

Fild : Quelle idéologie se cache derrière les réseaux sociaux ?

Robert Redeker :
Dans l’ouvrage, je fais référence à ce que Nietzsche appelle la « moraline », c'est-à-dire le politiquement correct absolu, la bien-pensance. Il y a une contradiction entre l’idéologie des détenteurs des réseaux sociaux, qui veulent imposer une sorte de morale et de censure, et le délire des utilisateurs de ces réseaux d‘une libération de la parole qui va souvent jusqu’à la violence. Je crois que cette idéologie revêt deux aspects : une logique économique très libérale, et un projet à la fois anthropologique et politique qui désire créer un Homme nouveau. Et qui dit « Homme nouveau » dit structuration politique nouvelle, qui pourrait être celle du métavers.

Fild : Quelles en sont les conséquences sur notre vie privée ?

Robert Redeker :
La vie privée est pensée depuis plusieurs siècles comme quelque chose d’inviolable, où même l’État n’a pas de droit de regard. Or, ce qui se passe en ce moment, et cela s’est accéléré pendant la crise sanitaire, c’est le recul inexorable des limites de la vie privée. Ce n’est plus le regard de surveillance de l’État pensé par Foucault qui s’immisce dans la vie privée, mais ce sont les GAFAM. Depuis l’intérieur du domicile, ils réorganisent notre vie privée. Mais dans une telle transparence qu’elle disparait ! La domotique va s’accentuer dans les années à venir, et va aggraver le phénomène. Bientôt, ces instruments pourront enclencher le morceau de musique auquel vous êtes en train de penser.

« Nous allons perdre le sens de la nuance intellectuelle »

Fild : Pourquoi allez-vous jusqu'à dire que « la domotique a remplacé l’âme humaine » ?

Robert Redeker : Avec ce genre d’évolution technologique, nous perdons beaucoup de compétences. De nombreux actes du quotidien seront bientôt exécutés à notre place par des robots. Aujourd’hui, nous n’arrivons plus à nous diriger à l’aide d’une carte, par exemple. Sans GPS, nous sommes complètement perdus. Il y a vingt ans, nous étions encore capables de mettre en pratique toute une gymnastique individuelle pour lire un plan, se repérer, trouver le point d’arrivée… De même, le numérique nous conduit à penser de manière de plus en plus binaire, puisque sa structure l’est par essence. Peu à peu, nous allons perdre le sens de la nuance intellectuelle.

Fild : Est-il encore possible de contrebalancer la place et le pouvoir qu’occupent ces réseaux sociaux, ou est-il déjà trop tard ?

Robert Redeker :
On ne peut pas arrêter le progrès technique ou le freiner. Cela signifie que nous sommes obligés de vivre et de composer avec cela. Mais partir vivre en ermite n’est pas viable. Alors, que peut-on faire ? Il me semble que nous n’avons pas beaucoup de portes de sortie. Je crois qu’il nous faut cultiver l’antithèse de cet univers numérique, soit ce que nous portons en nous, notre intériorité. Cela passe par la méditation, la contemplation, la poésie… Joël Bousquet a écrit que « la poésie est le salut de ce qu’il y a de plus perdu dans le monde ». Je pense aussi à la conversation (par opposition au débat), telle qu’Emmanuel Godo la défend dans son livre (1).

FIld : Quelles sont les conséquences des réseaux sociaux sur la vie politique ?

Robert Redeker : Ils développent une bien-pensance qui a une répercussion sur les discours politiques de partis, de candidats installés dans l’espace public. Prenez le cas de Trump : les réseaux sociaux se sont retournés contre lui, en produisant la censure permanente d’un chef d’État. Je ne suis pas un de ses soutiens, mais toujours est-il que beaucoup de médias se sont comportés comme si la place du milliardaire américain était illégitime. Avoir recours à ce procédé pour dénigrer quelqu’un élu démocratiquement, qui est certes critiquable et antipathique, est une conséquence politique grave de la montée des réseaux sociaux. Je crois que les réseaux sociaux fabriquent un type d’individu qui se pense souverain, et qui intervient dans l’espace public en disant « je suis le peuple ». C’est la solitude de l’internaute devant son écran. Le type d’individu qui intervient dans la politique aujourd’hui à travers les écrans est structuré autrement que ses devanciers de l’ère pré-numérique. Il a un rapport différent à la société et à la représentation, se prenant pour la société (en confisquant sa parole), et court-circuitant la représentation. Ainsi fonctionnaient les Gilets Jaunes, comme le montre Jean-Claude Milner, qui d’ailleurs s’en alarme dans son dernier livre (2).

(1) « La conversation, une utopie de l'éphémère » d'Emmanuel Godo. Editions des Presses Universitaires de France

(2) « La destitution du peuple » de Jean-Claude Milner. Editions Verdier

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