Environnement | 19.12.2019

Requins : la fin d'une espèce ?

De Peggy Porquet

Nicolas Ziani est ichtyologue et fondateur du Groupe Phocéen d'Etude des Requins. Depuis 2005, il fait partie du Groupe de Recherche sur les Requins de Méditerranée. Il sensibilise le public sur la nécessité de les étudier et de les protéger. Propos recueillis par Peggy Porquet.
 


Y a-t-il une menace de requins en Méditerranée ?
A l’heure actuelle, on peut dire que la Méditerranée est une mer sûre. Une cinquantaine d’espèces y sont recensées. Plus de 600 spécimens de grand requins blancs (Carcharodon carcharias) ont été observés depuis le Moyen Age dans toute la Méditerranée. L’International Shark Attack File mis à jour par le Museum de Floride et la Mediterranean Shark Attack File (MEDSAF) ont recensé une soixantaine d’attaques depuis 1800 dont une minorité ont été fatales.

Combien de gens sont attaqués chaque année ?
Malgré la médiatisation des attaques, nous sommes dans la moyenne. D’après l’International Shark Attack File, on a une cinquantaine d’attaques cette année à l’échelle mondiale. On constate toutefois un peu plus d’attaques mortelles que d’habitude, mais celles-ci restent toujours en faible pourcentage. La Réunion fait partie des points sensibles mais ce n’est pas l’une des régions les plus concernées au niveau international.
Ces attaques mortelles sont dues à plusieurs faits : il y a de plus en plus de touristes dans les eaux chaudes, ce qui favorise l’interaction avec des espèces tropicales potentiellement dangereuses comme des grands requins prédateurs opportunistes et puissants au comportement davantage entreprenant vis à vis de l’Homme, comparés à ceux communs en Méditerranée. En pratiquant la chasse sous-marine ou le surf, on est susceptible de se faire mordre. En se baignant longtemps dans les zones tropicales, s’il l’on se retrouve dans un banc de poissons qui constituent des proies - la majorité des requins est avant tout piscivore - il y a un risque. En Méditerranée, il est minime. Les vibrations, les bruits dans l’eau et le mouvement attirent les requins. Les grands requins carnassiers comme le grand requin blanc (C. carcharias), le tigre (Galecoerdo cuvier) ou le bouledogue (Carcharhinus leucas), sont des chasseurs à vue et les mouvements les attirent car ils peuvent considérer qu’il y a potentiellement quelque chose à goûter. Le requin blanc et l’un des trois plus potentiellement dangereux pour l’homme par son comportement, sa taille, et la puissance de ses mâchoires.

Les requins évoluent dans le milieu marin depuis 400 millions d’années et l’homme est en quelque sorte un « invité opportuniste », mais il ne fait absolument pas partie de son régime alimentaire. Il y a plus de 400 espèces connues dans le monde qui ont des modes de vie et des comportements très différents.


Y a -t-il des requins blancs en Méditerranée ?
Oui, il en reste. Il y a un siècle, dans les eaux de l’Adriatique, il y avait une population de grands requins blancs. Ce sont des animaux très mobiles, pélagiques, c’est-à-dire de pleine eau. Ils restent toutefois sédentarisés dans certaines zones géographiques malgré des migrations saisonnières pour de nombreuses populations mondiales. Cette population méditerranéenne a été décimée entre 1890 et 1990 notamment par la capture accidentelle de grosses femelles sexuellement matures. Elles mesuraient plus de 6 mètres. De temps en temps, des spécimens sont capturés en Tunisie, en Algérie. Ils font partie des espèces protégées car en danger d’extinction, en particulier en Méditerranée, à hauteur de plus de 90%. En Afrique du nord, il n’y a pas de réglementation concernant la vente de spécimens. Les grands requins blancs, tout comme les autres espèces de requins, ont beaucoup de mal à se reproduire, c’est leur principale problématique au regard des autres poissons. Il y a 32000 espèces de poissons recensées dans le monde. Les poissons osseux ne se reproduisent pas de la même façon (fécondation externe) et ont une fécondité plus importante, même si certaines espèces sont également menacées. La croissance et la maturité sexuelle des requins est très lente, jusqu’à 150 ans pour certaines espèces. D’après la FAO, on a capturé 888 000 tonnes de requins dans le monde entre 1950 et 2000. On a commencé à mettre en place des sanctuaires comme à Palau en Micronésie, à Malpelo, au large de la Colombie ou encore au Costa Rica et à développer des mesures de conservation internationales plus strictes. Dans ces régions protégées, on a eu 11% de captures en moins. La FAO a donné le chiffre de 790 000 tonnes de requins capturés en 2014, ce qui reste tout de même conséquent au niveau global.

Combien d'espèces de requins ont disparu des océans ces dernières années ? Quelles sont les causes de leur disparition ?
On ne peut pas parler à l’heure actuelle de disparition stricto sensu de certaines espèces, mais d’un sursis très préoccupant. Il y a cependant plus de mesures de protection spatiale des animaux et de réglementation. Le finning, c’est à dire la découpe des ailerons est la pratique la plus nuisible. Sur plus de 100 millions de requins capturés chaque année dans le monde, plus de 70 millions sont uniquement capturés pour faire de la soupe d’ailerons. Leurs nageoires sont vendues sur les marchés du Sud-Est asiatique. Il y a aussi des concours de pêche sportive aux Etats Unis ou l’on ne relâche pas les animaux en mer, comme en France ou en Europe. Dans le monde, 100 espèces de requins sur environ plus des 400 connues sont menacées d’extinction selon L’UICN*.

Quelles mesures sont à prendre pour la préservation des requins ?
On interdit le finning depuis 2013 en Europe. Les ailerons peuvent être vendus pour des centaines, voire des milliers d’euros par pièce suivant l’espèce dans le Sud-Est asiatique, en Chine et à Taiwan. C’est une pratique braconnière tout comme le poaching des rhinocéros et des éléphants d’Afrique. Sur le marché de l’exploitation, la valeur des requins, que ce soit pour leurs nageoires, leur peau ou l’huile de leur foie pour la cosmétique représente plus d’1 milliard de dollars par an d’après la FAO.
La préservation des requins passe par le développement de zones sanctuaires, l’interdiction du finning, et la mise en place de quotas sur certaines espèces. Il faut aussi considérer la valeur du requin dans l’écotourisme, et admettre qu’un requin vivant vaut plus qu’un requin mort. Les zones d’observation des requins en milieux écotouristiques sont plus rentables et rapportent plusieurs millions. Il faut toutefois mettre en place de l’écotourisme responsable. La volonté commerciale de certains tour-opérateurs peut comporter des déviances comportementales vis-à-vis des animaux qui peuvent être dérangés. Il existe une étude israélienne de 2019 qui a mis en évidence les potentiels risques de perturbations sur les requins présents dans ce secteur de la Méditerranée.


Quel impact a la raréfaction des requins sur l'écosystème et sur la chaine alimentaire ?
Le requin est ce que l’on appelle une espèce bioindicatrice car il dépend beaucoup de son milieu, d’autant plus que c’est un prédateur terminal. Ce sont ces espèces dites parapluies qui régulent les autres populations animales marines. Ils ont donc un rôle de protection de l’écosystème marin. Un peu comme les loups ou les grands félins, les requins permettent de faire disparaître les animaux qui ne sont pas en bonne santé et de redonner vigueur au cheptel de proies. Les requins assainissent ainsi les océans. Si l’on touche aux prédateurs terminaux comme les requins, on perturbe la chaîne écosystémique et les relations physico-chimiques associées à l’environnement. En ce qui concerne les incidences du réchauffement climatique, elles restent à étudier un peu plus précisément. Pour ce qui est connu à l’heure actuelle, l’acidification des océans fragiliserait les écailles placoïdes qui recouvrent et protègent la peau des requins, le réchauffement des eaux pourrait affecter les facultés olfactives nécessaires à la chasse des requins, altérer leur reproduction, perturber et modifier la migration de leurs proies et donc restreindre leurs zones de prédation.

Depuis les espèces que l’on retrouve en surface de la Méditerranée jusqu’à celles vivant à 2000 mètres de profondeur, les requins sont les vertébrés à mâchoires les plus anciens et ceux qui se sont le mieux adaptés sur Terre.

En ce qui concerne les microplastiques, des études ont été menées chez des requins planctonophages. En Italie, chez le requin pèlerin Cetorhinus maximus, on a mesuré des taux considérables de composés chimiques issus de la dégradation des plastiques dans les muscles et dans les graisses. En dehors des nanoparticules, les macroplastiques à la dérive (sangles, filets fantômes) peuvent étrangler un requin. Plusieurs requins bleus Prionace glauca sont morts de cette cause. Il y a aussi des polluants chimiques tels que des métaux lourds ou des polychlorobyphényls retrouvés en dose très préoccupantes dans les chairs des requins. On les retrouve ainsi en fin de chaîne alimentaire avec des taux supérieurs à ceux qui sont préconisés au niveau international, notamment dans l’Océan Indien et dans les eaux méditerranéennes.



*Union Internationale pour la Conservation de la Nature

20/12/2019 - Toute reproduction interdite


Nicolas Ziani
/ Groupe Phocéen d'Etude des Requins
De Peggy Porquet