Dans son roman Berlin Requiem (Ed. Plon, 2021) Xavier-Marie Bonnot nous plonge dans l’Allemagne de la montée du nazisme et de la Seconde Guerre Mondiale. Avec le célèbre chef d’orchestre Wihelm Furtwängler face à un dilemme : s'exiler ou supporter l'instrumentalisation de son art par le Reich. Un ouvrage qui conduit le lecteur à s'interroger : quelle place et quelle responsabilité doivent avoir les artistes sous un régime totalitaire ?

Entretien conduit par Marie Corcelle

 

Fild : Pourquoi avoir choisi d’axer votre roman sur la résistance d’un chef d’orchestre sous le IIIème Reich ?

Xavier-Marie Bonnot : L’idée est ancienne, et me vient des questions que je me suis posées sur le rôle et la place de l’artiste dans les régimes totalitaires : est-ce qu’il faut rester ? Est-ce qu’il faut partir ? L’exemple du nazisme est pour moi le plus cruel, parce qu'il a conduit au bout de l’horreur. Et le cas de Furtwängler est particulier : il n’a jamais collaboré avec le IIIème Reich et n’a jamais adhéré au NSDAP, même s’il a dirigé des orchestres devant les nazis. Il a démissionné de ses fonctions dès 1934, mais il est resté. Il a fait le choix de résister au nazisme par la culture. Il a été sévèrement jugé à tort après-guerre par les commissions américaines, mais il a été réhabilité très rapidement par de nombreux musiciens juifs. On a beaucoup pardonné à Karajan qui a collaboré, mais on parlait très peu de Furtwängler, et ce livre est une manière de lui redonner la place qui lui revient.

Fild : Comment êtes-vous parvenu à décrire la montée du nazisme à travers les yeux d’un enfant ?

Xavier-Marie Bonnot : Comme je suis réalisateur de documentaires, j’ai regardé beaucoup d’archives filmées. C’est très dur de décrire une époque quand vous ne l’avez pas connue, ici en l’occurrence Berlin dans les années 30, la foule fascinée par Hitler. C’est assez simple d’imaginer comment un enfant perçoit le nazisme, surtout que beaucoup d’Allemands ont été dupés par les défilés, les uniformes, la musique… Tous les outils que les nazis utilisaient pour convaincre, en somme. Et ça marchait très bien auprès des jeunes et des enfants.
Avant 1933, le régime n’avait pas encore pris cette tournure totalitaire. Les partisans d’Hitler voulaient redresser l’Allemagne, la société était déchirée entre les gens de gauche qui ne s’entendaient pas, et la blessure de 1918 était encore présente. Imaginez alors la réaction d’un enfant qui voit défiler des hommes bien habillés, qui ont l’air courageux et qui veulent sauver le pays.

« Quand l’art est public, il est politique »

Fild : Votre livre regorge de détails sur les orchestres et la musique, êtes-vous passionné par ce monde ?

Xavier-Marie Bonnot : J’ai une réelle passion pour la musique, et aussi une certaine connaissance de celle-ci. J’avais été figurant à l’Opéra de Marseille, et j’avais été fasciné par le chef d’orchestre. C’est tellement difficile comme métier, ça demande du talent et de la solidité. La gestique de Furtwängler était très particulière et originale. Il incarnait complètement la musique. S’il y avait des triples croches, il se mettait à vibrer ! Ce n’était pas un métronome, et il pouvait accélérer ou ralentir selon son humeur. C’est très dur de diriger un opéra avec 80 ou 120 musiciens. Même si vous avez de grands professionnels devant vous, à la moindre erreur, c’est le dérapage. C’est ce qui est arrivé à Karajan, et Hitler en a été furieux.

Fild : Pensez-vous que l’art peut se placer au-dessus de la morale ?

Xavier-Marie Bonnot : Je pense que non. Même si Furtwängler me donnerait sûrement tort s'il était encore en vie. Quand l’art est public, il est politique, comme disait Arendt dans « La crise de la culture ». À partir de ce moment-là, on ne peut pas faire n’importe quoi. Se placer au-dessus de la morale, c’est faire fi de ce qui est amoral. Or, ce que nous enseigne le nazisme, c’est qu’on ne peut pas rester indifférent. Mais ce jugement se fait a posteriori, il faut toujours essayer de se resituer dans le contexte de l’époque.

30/09/2021 - Toute reproduction interdite


"Berlin Requiem " par Xavier-Marie Bonnot
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