Société | 23 décembre 2020

Renouer avec le temps partagé

De Francis Mateo
3 min

La crise du Covid-19 bouleverse notre rapport au temps et nous oblige à régler nos horloges internes. Ce peut être l'occasion « d'accorder nos montres » sur un projet de société commun.

                           La chronique de Francis Mateo

 

Il s'étire ou se fait court. On le perd, on le gâche, puis parfois on en gagne, mais on finit toujours par en manquer. Et sans cesse il file, inexorablement, même si on est sûr d'en avoir toute notre vie. Cette richesse s'appelle le temps.

Une matière qui intéresse à peu près tous les domaines du savoir : la philosophie, la physique, l'histoire, l'astronomie, la psychologie et jusqu'à la biologie depuis que les neurosciences captent les moindres impulsions électriques de notre cerveau. Étudié, disséqué, observé, expérimenté, cet objet étrange échappe cependant à toute définition précise et définitive, même pour un horloger suisse. Car il n'y a pas « un » temps, mais plusieurs : le temps social avec ses contraintes, le temps circadien des jours et les nuits, le temps de l'amour qui flirte avec l'éternité, le temps des musiciens, et même le temps des poètes qui parfois suspend son vol. Notre temps quotidien est fait d'un peu de tout cela... mais pas que !

Il faut y rajouter les mécanismes psychologiques individuels que nous avons tous expérimenté : d'abord la conscience de l'écoulement d'un temps qui passe plus ou moins vite, au gré de nos émotions ; et par ailleurs le jugement des durées physiques, qui varie selon l'intensité des événements vécus. « Intensité ne veut pas forcément dire plaisir », précise le neuro-scientifique Stefan Klein. En d'autres termes, l'extraction douloureuse d'une molaire ou la dégustation une bouteille de Château-Margaux 2005 peuvent laisser une empreinte également intense et durable dans notre mémoire du temps. Tout le contraire de la routine, que des millions de personnes dans le monde ont expérimenté ces derniers mois, contraintes et forcées par les périodes de confinement.

Et qu'en restera-t-il, de cette routine ? Pas grand-chose, si l'on en croit les spécialistes du temps : « Certains garderont de cette expérience un sentiment agréable, d'autres de tristesse, mais peu s'en souviendront vraiment, car ces journées ont passé rapidement pour la plupart des gens, puisqu'elles se ressemblaient toutes », assure Stefan Klein. Son célèbre homonyme, le physicien et philosophe Étienne Klein, s'en inquiétait bien avant la crise du Covid-19  : « Nous sommes moins les victimes d'une prétendue accélération du temps que de la superposition de présents multiples et hétérogènes qui sont souvent en conflit mutuel : en même temps que nous travaillons, nous regardons les écrans de nos téléphones portables, écoutons la radio et pensons à autre chose encore (...) Nous sommes tous au même endroit, à peu près immobiles les uns par rapport aux autres, mais nous n'habitons pas le même présent, nous ne sommes pas vraiment ensemble, nous n'avons pas le même rapport à ce qui se passe. Notre société me semble être submergée par une entropie chrono-dispersive qui produit des effets sur l'intensité et la qualité du lien social ».

Des effets néfastes bien sûr, dont le confinement et la « distanciation sociale » sont des facteurs aggravants.

Contre cette dispersion et cet isolement individuel, il est donc urgent de renouer avec les vertus du temps partagé, au travail, sur les places ou aux terrasses des cafés. Le temps du collectif contre celui de l'individualisme. Le temps est, après tout, notre seule richesse commune.

 

30/11/2020 - Toute reproduction interdite

 

 


Free-Photos / Pixabay
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