Comme bien d’autres avant lui, Kylian Mbappé a récemment décidé de recourir à l’auto-édition. Renaud Dubois, directeur de la maison d’édition Amphora, dénonce les risques que comporte ce procédé pour les éditeurs. Il tire une véritable sonnette d’alarme dans un milieu en perte de valeurs, où les éditeurs indépendants tentent tant bien que mal de conserver leur place.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Vous avez écrit une lettre ouverte à Kylian Mbappé dans Livres Hebdo, qui a décidé de recourir à l’autoédition, puisqu’apparemment il se serait vu opposer de nombreux refus. Qu’en pensez-vous ?

Renaud Dubois : Ce qui est factuel, c’est que j’ai échangé par le passé avec son avocate avec qui j’avais de bonnes relations. Elle nous connaît et sait que nous sommes leader dans le secteur du sport en France ; or, nous n’avons pas été contactés. Ont-ils sollicité d’autres éditeurs ? Je l’ignore. Peut-être pensaient-ils que nous n’étions pas capables d’accompagner ce projet - encore aurait-il fallu qu’ils nous le demandent pour le savoir -, ou ils avaient d’autres motivations pour recourir à l’auto-édition. Cette démarche de l’autoédition individualiste est injuste, car l’auteur bénéficie d’un système qui existe aujourd’hui grâce aux éditeurs. Toutefois, il ne s’agit pas d’accabler les auteurs qui y ont recours car ce n’est absolument pas constructif. Il s’agit plutôt de se demander pourquoi ils pensent à cette option.

Fild : Pourquoi certains auteurs, à l’instar de Joël Dicker ou Riad Sattouf, décident de quitter leurs éditeurs pour lancer leurs propres maisons d’édition ?

Renaud Dubois : Je crois qu’il y a deux raisons. Quand vous vous autoéditez, vous gagnez plus. Et quand vous avez une notoriété bien établie et des moyens financiers conséquents, il est vrai que vous avez moins besoin de l’éditeur. Mais il ne faut pas oublier qu’ils sont une extrême minorité à bénéficier de ces facteurs favorables. Je pense également que les éditeurs ont aussi leur part de responsabilité, que certains auteurs sont peut-être déçus de l’évolution que prend l’édition aujourd’hui en France, et qu’ils ne s’y retrouvent plus.

Fild : Comment analysez-vous cette évolution ?

Renaud Dubois : L’édition est de plus en plus détenue par des financiers, avec notamment deux groupes qui dominent le marché et sont d’ailleurs en train de se rapprocher. Je n’ai rien contre eux, je pense que tout le monde travaille et développe son entreprise pour, in fine, dégager des bénéfices. En revanche, je considère que l’argent doit être la conséquence d’un travail non seulement bien fait, mais également d’un engagement. Pour les financiers, et c’est leur rôle, l’argent est l’objectif absolu. Mais l’édition est une profession dans laquelle l’humain a une importance prépondérante. Il y a toujours eu des rapports affectifs entre les éditeurs et les auteurs. On dit d’ailleurs que le livre est le “bébé” de l’auteur. À partir du moment où cet aspect très humain de l’édition est peu à peu remplacé par une vision plus cynique et financière, je pense qu’il peut y avoir une incompréhension, voire une nostalgie des auteurs vis-à-vis de certains éditeurs et de l’édition en général. J’ai d’ailleurs choisi un diffuseur appartenant à un groupe détenu par une famille qui est la garante de valeurs humanistes et d’une conception de l’édition que je partage. C’est essentiel pour moi.


Fild : L’autoédition représente-t-elle une menace majeure pour l’édition ?

Renaud Dubois : L’autoédition n’est pas un problème en soi. Les éditeurs n’ont pas la capacité de publier tous les manuscrits qu’ils reçoivent. C’est donc une alternative intéressante qui peut, qui plus est, permettre à des auteurs de se faire connaître et d’émerger parmi l’offre pléthorique. Le problème vient davantage des auteurs renommés qui décident de partir. L’acte de s’autoéditer pour des auteurs qui ont connu le succès est tout de même assez individualiste et marque un manque de reconnaissance pour la profession. Il ne faut pas oublier que ces auteurs ont été connus grâce à des éditeurs qui, au début, leur ont fait confiance et ont investi sur eux. Si, du jour au lendemain, il n’y avait plus d’éditeurs, il n’y aurait plus de réseaux de vente et les auteurs ne pourraient plus tirer autant profit de leur travail. Je suis d’ailleurs surpris qu’il n’y ait pas plus de concertation et de solidarité dans le monde de l’édition. Pour moi, les groupes qui diffusent des auteurs autoédités, qui font pourtant partie des plus gros acteurs de l’édition, jouent contre leur camp et les éditeurs qui leur font confiance. C’est terriblement dangereux et ambigu. Au lieu d’encourager l’autoédition pour récupérer des revenus en cette période instable, ils feraient mieux de mettre en place un système vertueux qui conforte les auteurs à faire confiance aux éditeurs. L’éditeur apporte une réelle expertise et de très nombreux services, assume le risque financier et assure le lien entre les différents acteurs de la chaîne du livre (relecture, fabrication, marketing, commercial, vente de droits à l’étranger…). Il serait bien de ne pas minimiser son rôle.

Fild : Quelles sont les solutions pour tenter de dissuader les auteurs de s’autoéditer ?

Renaud Dubois : Certains éditeurs devraient considérer un petit peu mieux leurs auteurs et ne pas oublier qu’ils sont au centre du projet. L’éditeur est là pour les servir et les valoriser. Dans certaines maisons, les droits sont ridiculement bas pour les auteurs méconnus. Et dans le cadre de commandes, on leur fait comprendre qu’un autre prendra leur place s’ils n’acceptent pas leurs conditions. Ces maisons jouent sur leur notoriété et leur puissance pour convaincre. Il faudrait également une meilleure concertation et de la solidarité entre les différents acteurs du secteur, en y associant bien évidemment les libraires qui peuvent subir des pressions, voire parfois être pris en otage dans ce rapport de force. On ne peut confisquer ainsi l’édition qui a pour vocation d’informer, d’éduquer et de transmettre la culture.

Fild : Quel est le rôle d’Amazon, qui propose également à des auteurs de s’autoéditer chez eux ?

Renaud Dubois : En aucun cas je ne ferai partie des gens qui dénigrent Amazon par principe, même si nous constatons chez eux de plus en plus de dysfonctionnements. C’est un acteur majeur de l’édition. S’ils ont la place qu’ils ont aujourd’hui, c’est qu’on a bien voulu leur laisser. Je regrette néanmoins le manque de visibilité concernant leur politique consistant à inciter les auteurs à publier chez eux en autoédition. Je comprends très bien que leur intérêt est de pouvoir contrôler tout le processus de A à Z: ils produisent et ils vendent. Le danger, c’est de passer du statut de partenaire des éditeurs à celui de concurrent. J’aimerais un peu plus de clarté de leur part au sujet de leur stratégie.


Fild : Pourquoi montez-vous au créneau de la sorte ?

Renaud Dubois : Complètement autodidacte, j’ai appris les différents métiers de l’édition très jeune. Mon père et moi avons repris Amphora il y a plus de 25 ans alors qu’il n’y avait plus d’argent. Nous avons redressé cette très belle maison et sommes aujourd’hui leader dans le domaine du sport. Pour moi, l’édition est une vocation qui prend toute mon énergie. C’est une passion dévorante mentalement car il y a beaucoup d’affect et de pression. Chaque livre est un nouveau pari et une nouvelle aventure avec son lot d’incertitudes. J’ai parfois l’impression d’être un artisan par rapport à certains de nos confrères adossés à des gros groupes, et bénéficiant de moyens considérables. Pour certains, l’édition est devenue une industrie comme une autre, et les livres une simple ligne comptable dans un bilan. J’ai toujours vécu avec ça et je compense par d’autres qualités. Je ne me plains pas. Mais la concurrence est devenue impitoyable, parfois même malsaine. Je ne reconnais plus l’édition de mes débuts et je la sens en danger, en crise de valeurs et sans vision. Je suis parfois épuisé de me battre en permanence, et j’ai souvent l’impression que tout est fait pour décourager les éditeurs indépendants comme nous. Certains ont d’ailleurs récemment jeté l’éponge. Mais les auteurs me font tenir, mon enthousiasme pour chaque projet éditorial est intact et l’adversité me stimule.

28/10/2021 - Toute reproduction interdite


Editions Amphora
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De Fild Fildmedia