Interviews | 3 octobre 2020

Relations entre Israël et Azerbaïdjan : La partie immergée de l'iceberg

De Roland Lombardi
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Les combats opposant l’armée régulière azerbaidjanaise , épaulée par l’armée turque et des mercenaires syriens recrutés à Afrin et en Libye contre l'Arménie font rage au Karabagh depuis le 27 septembre. Dans ce contexte de tensions exacerbées, il est un acteur dont on n’a que très peu parlé, Israël. Entretien avec Tigrane Yégavian*, journaliste spécialiste du Caucase et des minorités d’Orient.  

                                                                        Entretien conduit par Roland Lombardi

 

GGN : Pourquoi Israël équipe l’armée azerbaidjanaise depuis de longues années ?  Quelle est la genèse de la relation bilatérale entre un pays à majorité musulmane chiite et l’Etat hébreu ?

Tigrane Yégavian : Aussi étrange que cela puisse paraître, l’Etat hébreu fournit depuis des années l’armée azerbaidjanaise en matériel militaire létal. Il se fait très discret sur le conflit en cours et ne communique quasiment pas. Il n’y a pas eu à ma connaissance un appel au cessez-le-feu et un retour à la table des négociations sous l’égide du groupe de Minsk de l’OSCE par exemple. On ne peut pas ignorer dans cette affaire qu’Israël comme l’Azerbaïdjan ont tous les deux un grand intérêt à maintenir une relation aussi étroite que discrète. L’Etat hébreu a été parmi les premiers pays à reconnaître l’indépendance de l’Azerbaïdjan et à établir des relations diplomatiques en avril 1992. Pendant la « guerre chaude » du Karabagh, Israël fournissait déjà de l’armement lourd à l’Azerbaïdjan. Bakou était alors à la recherche d’un avantage militaire contre son voisin arménien dans le conflit du Karabagh tandis que Tel Aviv y avait vu l’occasion de mettre en œuvre sa « diplomatie de la périphérie » censée lui permettre de surmonter l’encerclement par des pays arabo-musulmans hostiles, en nouant des liens avec le deuxième cercle, comprenant des Etats non arabes comme l’Iran du Shah, puis l’Ethiopie, sans oublier le Kurdistan d’Irak.

Depuis le début des années 2010, Bakou mise aussi sur cette relation pour se préserver de l’influence de l’Iran, dont le prosélytisme chiite inquiète l’Azerbaïdjan, qui bien qu’étant un pays à majorité chiite est hostile au régime des Mollahs regarde d’un mauvais œil l’expansionnisme de Téhéran dans la région, alors qu’il existe en Iran 18 millions de turcophones d’ethnie azérie.

GGN : Comment qualifiez-vous la nature de ce partenariat qui s’inscrit dans le temps long ?

Tigrane Yégavian : En 2008, l’assistant du chef de mission de l’ambassade américaine à Bakou, Donald Lu, avait envoyé au quartier général du département d’État à Foggy Bottom un câble titré «La symbiose discrète de l’Azerbaïdjan avec Israël». Ce mémo, publié plus tard par Wikileaks, cite le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev décrivant la relation de son pays avec l’État juif comme un iceberg:  «Les neuf dixièmes en sont sous la surface.» L’Azerbaïdjan se situe stratégiquement sur la frontière septentrionale de l’Iran, et déjà à l’époque de l’administration d’Obama des responsables américains ont cru bon de savoir qu’Israël avait obtenu l’accès à des bases militaires à la frontière nord de l’Iran ; constituant un atout significatif pour l’aviation israélienne. En visite en Azerbaïdjan en décembre 2016, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait déclaré : "Les relations avec l'Azerbaïdjan sont très étroites. Elles seront encore meilleures après cette visite". La relation stratégique comprend la coopération en matière de commerce et de sécurité, les échanges culturels et éducatifs. Mais ces derniers se sont intensifiés à partir du mois d’août 1997 lors de la visite du Premier ministre israélien d'alors, Benjamin Netanyahu, à Bakou. Depuis lors, Israël a développé des liens plus étroits avec l'Azerbaïdjan et a aidé à moderniser les forces armées azerbaïdjanaises. L'armée israélienne aurait été l'un des principaux fournisseurs d'armes, d'aviation, d'artillerie antichar et anti-infanterie, dans les affrontements qui opposent les Azéris aux forces arméniennes.  En 2009, la visite du président israélien Shimon Peres en Azerbaïdjan avait donné lieu à un renforcement les relations militaires, la société israélienne Aeronautics Defence Systems Ltd annonçant qu'elle allait construire une usine à Bakou. Un an plus tard, le président azerbaïdjanais Ilham Alyev avait publié un décret interdisant la délivrance de visas dans les aéroports internationaux du pays. Les étrangers devaient désormais demander des visas au consulat azerbaïdjanais le plus proche … à l’exception des ressortissants d’Israël et de la Turquie. La coopération bilatérale touche à tous les domaines de l'agriculture au tourisme en passant par les télécommunications. En particulier le gaz et pétrole qui constituent environ un tiers des importations israéliennes. Cette coopération militaire comprend également d'autres volets bien plus sensibles.
En 2012, Israël et l'Azerbaïdjan ont signé un accord selon lequel Israel Aerospace Industries, gérée par l'État, vendrait 1,6 milliard de dollars de drones et de systèmes de défense antiaérienne et antimissile à l'Azerbaïdjan. En janvier 2019, le service national des frontières d'Azerbaïdjan a acheté le drone kamikaze Sky Striker à Elbit Systems d'Israël. Ce faisant, l'Azerbaïdjan est devenu le premier acheteur étranger de ce système offensif. Lors du conflit du Haut-Karabakh de septembre 2020 avec l'Arménie, l'Azerbaïdjan a déployé des armes de fabrication israélienne sur des cibles arméniennes, et Israël continue de soutenir l'Azerbaïdjan dans son différend territorial de plusieurs décennies avec l'Arménie. Suite à une réunion en octobre 2001 avec l'ambassadeur israélien Eitan Naeh, le président azerbaïdjanais d'alors, Heydar Aliyev, avait indiqué que les deux pays avaient des positions identiques dans la lutte contre le terrorisme international. Les services de renseignement israéliens aident à collecter des renseignements humains sur ce qu'ils considèrent comme des organisations extrémistes dans la région. C’est le cas de l’organisation terroriste transnationale Hizb ut-Tahrir implantée dans plusieurs pays d’Asie Centrale, qui menace à la fois Jérusalem et Bakou. Hizb ut-Tahrir est soupçonné d'avoir plusieurs centaines de membres en Azerbaïdjan et plusieurs de ses membres ont été arrêtés et poursuivis par les autorités azerbaïdjanaises.

GGN : Qu’en est-il de la communauté juive d’Azerbaïdjan ?

Tigrane Yégavian : En l'absence de statistiques validées, il est difficile de chiffrer la présence démographique juive en Azerbaïdjan. L'Azerbaïdjan abrite quelques 10 000 Juifs, résidant principalement à Bakou et dans la localité de Qırmızı Qəsəbə dans le district de Quba, situé au nord de l'Azerbaïdjan. Ceux qu'on appelle les Juifs des montagnes vivent en Azerbaïdjan depuis près de 1 500 ans ; ce sont les descendants de juifs persans. Lors de la conquête par le califat islamique, les Arabes installèrent une tribu juive alliée dans les quartiers de Bakou ; en 1730, les Juifs ont été officiellement autorisés à s'installer et à posséder des propriétés à Quba. Il y a aussi près de 5 000 Juifs ashkénazes qui vivent principalement à Bakou. La première école juive de l'agence juive en Union soviétique a été ouverte en 1982 à Bakou, alors capitale de la RSS d'Azerbaïdjan. Bakou exploite à l'envi son modèle de tolérance religieuse à l'égard de Tel Aviv et du monde extérieur, en citant en exemple l'intégration de sa communauté juive. En 2016, le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, avait soutenu la position de l'Azerbaïdjan dans les affrontements arméno-azerbaïdjanais de 2016, la qualifiant d'absolument justifiée", allant jusqu'à tenir l'Arménie pour responsable du déclenchement du conflit en avril 2016. En décembre de cette année B. Netanyahu s'était rendu à Bakou au cours de laquelle il s'était rendu dans l'allée des martyrs, rendant hommage aux héros azerbaïdjanais.

GGN : Israël ne reconnaît toujours pas la réalité du génocide arménien de 1915.  N’y a-t-il pas dans la société civile israélienne une opposition à cette politique clairement anti-arménienne ?

Tigrane Yégavian : L’utilisation des drones de fabrication israélienne par l’Azerbaïdjan contre les civils et militaires Arméniens au Haut Karabagh, dénoncée par l’Arménie et les Arméniens de la diaspora contribue à relancer un débat. Israël qui fournit une quantité importante de l’armement azéri est également critiqué par les Israéliens. Le professeur Israël Charny, directeur du Musée-institut de l’Holocauste de Jérusalem et véritable autorité morale a toujours milité pour la reconnaissance du génocide des Arméniens par Israël. Lors de la guerre d’avril 2016 au Karabagh, il avait dénoncé les ventes d’armes d’Israël à l’Azerbaïdjan. Soucieux de ménager ses partenaires turc et azerbaïdjanais, Israël s’est toujours refusé à qualifier de génocide la destruction massive des Arméniens de l’Empire ottoman, en 1915. Toutefois, une partie de la société civile s’inscrit en faux contre cette position, tout comme l’historien et spécialiste des génocides Yaïr Auron, auteur d’un ouvrage de référence sur Israël et le génocide arménien. Cet ancien directeur du service pédagogique du mémorial de Yad Vashem avait examiné l’attitude de la communauté juive en Palestine ottomane puis britannique pendant le génocide et celle des dirigeants sionistes face aux massacres en cours (« La banalité de l’indifférence »). Selon l’historien, rares furent les dirigeants de l’époque à  porter au secours des Arméniens, quand d’autres craignaient qu’un sort similaire ne s’abatte sur eux.  Pour un Etat construit par des rescapés de la shoah et de la folie antisémite, cette non-reconnaissance peut choquer. On mettra cela sur le compte de la realpolitik, mais aussi de la dérive populiste et droitière de l’inoxydable Benjamin Netanyahu.

En règle générale les relations entre Israël et l’Arménie sont plutôt froides, en témoigne le rappel le 1er octobre de l’ambassadeur d’Arménie à Tel-Aviv, où l’Arménie venait tout juste d’ouvrir une ambassade. Mais cela n’empêche pas l’existence de liens étroits de solidarité et d’amitié entre les deux peuples en diaspora.

*Auteur notamment de « Arménie, à l’ombre de la montagne sacrée », Névicata, 2015, et « Minorités d’Orient, les oubliés de l’histoire », Le Rocher, 2019. 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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04/10/2020 - Toute reproduction interdite


Tigrane Yégavian
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