Le régime vegan fait débat, comme tout ce qui a trait à la nourriture et la gastronomie en France ! Les adeptes de cette alimentation sans produits d'origine animale ne représentent pourtant que 0,3% des Français (1), soit quelque 200 000 personnes. Il est vrai que leurs méthodes sont parfois « bruyantes » (jusqu'à menacer des bouchers et autres restaurateurs réticents)  et le combat plus idéologique qu’alimentaire. Mais quel est l'impact réel du véganisme sur l'organisme ? « Le régime vegan est un danger pour la santé », répond le docteur Jacques Fricker, nutritionniste à l’hôpital Bichat à Paris. 

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : En quoi consiste le régime vegan ?

Jacques Fricker : Le régime vegan fait partie de la grande famille des régimes végétariens, qui rejettent tout ou partie des aliments d'origine animale. Dans cette famille, nous pouvons distinguer les végétaliens et les vegans : les végétaliens ne mangent ni viande, ni poisson, et refusent de consommer les produits laitiers ou les œufs. Les vegans vont encore plus loin en excluant tous les produits issus de l'exploitation animale. C’est un réel mode de vie qui dépasse même mes compétences de nutritionniste, car les adeptes du véganisme n’achètent pas de cuir, ne portent pas de fourrure, n’utilisent pas de produits cosmétiques testés sur des animaux.

Fild : Le régime vegan est-il globalement dangereux pour la santé ?

Jacques Fricker : La réponse est clairement oui ! Le régime vegan est un danger pour la santé de ceux qui le pratiquent. Le régime végétarien, où l’on consomme des produits d’origine animale, n’est pas dangereux, car il peut seulement provoquer quelques carences en fer ou en vitamines B12, facilement compensées par la consommation des produits laitiers et des œufs. On peut donc très bien manger végétarien, ce n’est pas un régime néfaste pour la santé. Attention : ce n’est pas non plus le meilleur, et il n’est pas aussi bon pour la santé que le régime méditerranéen, par exemple, où l’on trouve beaucoup de légumes, moins de beurre, du poisson et un peu de viande. En revanche, le régime vegan multiplie les manques, voire les carences pour le corps humain.

« Les vegans sont plus exposés aux virus »

Fild : Quelles sont les carences en protéines ou en vitamines liées à ce régime alimentaire ?

Jacques Fricker : Les carences en fer (provenant essentiellement de la viande et du poisson) sont particulièrement dangereuses pendant les périodes de croissance – enfance et adolescence -, chez les sportifs, et enfin pour les femmes ayant des règles abondantes. Tout cela est source de fatigue, de difficulté à la concentration, voire d’anémie. Un manque de fer – mais aussi de zinc, présent dans les produits d’origine animale - peut également provoquer un affaiblissement du système immunitaire. En clair, les végans sont plus exposés et vulnérables face aux virus, que ce soit la grippe … ou le Covid-19. Les vegans vont aussi avoir des carences en vitamines B12, dont le manque est le plus dangereux, car il peut occasionner des risques neurologiques irréversibles. La vitamine B12 n’existe pas dans les produits d’origine végétale, sauf dans la spiruline, mais elle est trop peu disponible et beaucoup moins efficace que celle présente dans les aliments d’origine animale. Le calcium et la vitamine D viennent aussi à manquer, car on ne consomme pas de produits laitiers pour le premier, ni de jaune d’œuf ou de poissons gras (hareng, maquereaux) pour le second. S'ensuit une fragilité osseuse qui va provoquer des problèmes de santé comme les fractures ou le tassement vertébral, par exemple. Le déficit d’oméga 3 – venant principalement de la consommation du poisson – est aussi néfaste pour le cœur, car ces acides gras protègent de l’infarctus. En résumé, avec ce régime végan, l'organisme est moins tonique au niveau physique et intellectuel, et plus sensible aux infections pathogènes. Ce n’est pas pour rien que l’Homme est omnivore : on se construit et on choisit ses goûts en fonction de ses besoins depuis toujours. On ne parlait même pas de nutrition par le passé, mais juste d’information que le corps transmettait en fonction de ce que l’Homme mangeait. C’est un processus naturel.

Fild : Peut-on combler ces carences par d’autres produits que ceux étant d’origine animale ?

Jacques Fricker : Les protéines végétales peuvent se complémenter quand on associe par exemple des lentilles et du riz, des fruits secs et des céréales, etc... Mais ce n’est pas aussi nutritif que quand il y a une petite quantité de protéines animales. Sans viande, ni poisson, ni sans un peu de fromage râpé sur des pâtes, ou un yaourt après son plat de lentilles, il est difficile d'atteindre un bon équilibre. C’est ce que font d’ailleurs les hindous, qui ont forte tradition végétarienne, mais qui consomment quand même des produits laitiers ; et même sans grande quantité de produits d’origine animale, ils n’ont pas de carence, car ils ont trouvé pendant des millénaires un régime alimentaire qui répondait aux besoins de leur corps. Mais il en va tout autrement pour les vegans. D'abord, il faut en parler à un médecin pour s’assurer que ce régime ne viendra pas gêner la prise de certains médicaments, mais aussi pour faire un bilan afin de s’assurer qu’il n’y a pas de gros risques de santé dès le départ. Ensuite, on peut éventuellement prendre des comprimés de fer, des ampoules ou comprimés de vitamines B12 et D. Cela permet de ne pas avoir de déficits graves, mais comme souvent en nutrition, les compléments alimentaires ne donnent pas au corps la même quantité de nutriments que les aliments. Par exemple : il y a 5 ou 6 formes de vitamine E dans la nature, alors qu’en prenant des comprimés, il n’y en a qu’une seule.

Fild : Le régime vegan est-il un effet de mode ?

Jacques Fricker : Oui, et sa propagation en France est très faible. Soyons réalistes : il s’agit d’une tradition plus anglo-saxonne. Les Français sont plus attachés à la convivialité, la gastronomie, bref les traditions culinaires de notre pays. On préfère manger des pâtes avec du parmesan plutôt qu’avec du soja. Les régimes méditerranéens et français se rapprochent un peu, et sont des régimes optimaux. Il y a moins de problèmes cardio-vasculaires et moins d’obésité car nous mangeons mieux que les anglo-saxons, les Allemands ou que dans les pays de l’Est. Encore une fois, cela ne signifie pas qu’on ne peut pas encore l’améliorer. Dire que l’on a tout intérêt à manger plus d’aliments d’origines végétales et un peu moins d’origines animales n’est pas idiot, mais évitons de tomber dans des extrêmes alimentaires. On est allé dans le sens du « trop de fromage, trop de viande » dans les années 1970-1980, et on tend désormais trop dans l’autre sens en disant : « Pas de produit laitier, pas de viande, pas de poisson ». Le régime vegan est devenu un argument politique ! Voyez les passes d’armes récentes entre l’écologiste Jadot et le communiste Roussel. L’alimentation est un nouveau domaine où deux France s’opposent frontalement : une plutôt « bobo » des centres-villes, et une autre des villes moyennes et des campagnes. Je ne suis ni sociologue, ni politicien, mais en tant que nutritionniste, c’est ce que nous remarquons. Les extrêmes sont dangereux, peu importe d’où ils viennent.

(1) Selon un sondage publié en mai 2021 par l’institut Ifop

02/02/2022 - Toute reproduction interdite



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De Alixan Lavorel