Analyses | 17 avril 2019
2019-4-17

Reconstruction de Notre Dame de Paris : le délai au rabais

De Maya Khadra
3 min

Dans son allocution, au lendemain de l’incendie qui a ravagé Notre Dame de Paris, cathédrale mythique et emblématique de la capitale française, le Président de la République Emmanuel Macron a annoncé un délai de 5 ans pour reconstruire l’édifice millénaire, reliquaire de plus de huit siècles d’histoire. Un délai jupitérien et ambitieux qui suscite la polémique

La première pierre de Notre-Dame de Paris, symbole fort de l’identité française dont l’édifice imposant trône majestueusement sur l’Ile de la cité, a été posée le 24 mars 1163 à la demande de Maurice de Sully. La France vivait à cette époque sous le règne du roi Louis VII. La construction qui s’ensuivit fut longue et progressive. Un véritable travail de bénédictin, laborieux, étendu dans la durée, évoluant au gré des soubresauts de la France. Au Moyen-Âge, les cathédrales revêtent un style ogival ; plus communément le style gothique. L'ambition du style gothique est en fait de s'élever le plus possible vers les cieux. L’obsession de verticalité compromettait bien sûr la stabilité de l’ouvrage, mais un système des contreforts en arc-boutant permit de soulager les murs en absorbant la poussée des voûtes.

Fiat lux ! La lumière s’instille alors d’une manière vaporeuse et diaphane dans l’enceinte de Notre Dame de Paris. Les rosaces se mettent en place et projettent des reflets irisés sur le sol en marbre de la cathédrale. Les baies s'agrandissent, les arcs en plein cintre sont remplacés par des ogives. Les fenêtres hautes deviennent monumentales et se parent de vitraux de plus en plus riches.

Notre Dame connut la misère aussi durant les années de la Révolution et sa furie destructrice. Vandalisée et transformée en dépôt, elle ressuscite après la publication de l’œuvre de Victor Hugo : Notre Dame de Paris, où le chef de file du Romantisme sonne le tocsin et met en garde contre l’anéantissement de ce site séculier. Viollet-le-Duc la revigore et lui rend sa gloire d’antan. La flèche contenant les reliques de Saint Denis, de Sainte Geneviève et une partie de la Couronne d’épines que Louis IX aurait ramenée avec lui de Byzance fut érigée. Les sculptures furent restituées, une nouvelle sacristie fut élevée et le grand orgue fut mis en place.

Un délai jupitérien, mais au rabais

Notre Dame de Paris a donc toujours été un projet, une ambition où se cristallisaient les attentes d’un peuple de croyants, un joyau architectural où le génie français transparaissait dans ses manifestations les plus glorieuses et une strate de la construction identitaire d’un pays à l’histoire primesautière mais tout aussi envoûtante. La volonté d’Emmanuel Macron de la reconstruire en cinq ans est sidérante et nous laisse cois face à la gravité d’une telle entreprise. Les spécialistes s’alarment et s’inquiètent. « On doit pouvoir reconstruire cette charpente et ce plafond en 5 ans », a affirmé Emmanuel Macron mardi soir. Stéphane Bern, chargé de la mission et du loto du patrimoine, estime quant à lui qu’il faudra « dix à vingt ans minimum » pour opérer la restauration complète de Notre-Dame de Paris. Les assertions du Président de la République et de Bern restent floues. L’évaluation des dommages n’a pas encore eu lieu. Les tailleurs de pierres et les artisans, si difficiles à trouver dans un siècle où la modernité a assené le coup de grâce à beaucoup de métiers, ne se sont pas encore mis à l’œuvre. Rappelons que, dans la nef, la charpente avait été mise en place entre 1220 et 1240. Vingt ans donc pour la forêt de Notre-Dame. Ce trésor architectural recevra-t-il le même sort de la cathédrale de Reims, reconstruite avec du béton armé après sa destruction quasi-totale en 1914 ?

Cinq ans est un délai revu à la baisse. Un délai au rabais. Un délai progressiste dans la dimension surmoderne que prend ce terme. La surmodernité qui, d’après l’anthropologue Marc Augé, inventeur de ce néologisme, réduit le temps inexorablement et donne naissance à des non-lieux, entre en jeu dans le processus de la reconstruction. Notre-Dame sera-t-elle la victime d’une course contre le temps, d’une défiance à l’aventure humaine qu’est la construction d’une cathédrale ?

Pas sûr que le temps des cathédrales soit revenu ! Même s’il doit s’écouler à toute allure jupitérienne, pour que la tâche - avouons que telle est la volonté présidentielle - soit exécutée avant les JO de 2024 !

17/04/2019 - Toute reproduction interdite


Un bouquet de roses placé près de la cathédrale Notre-Dame est photographié après qu'un incendie massif ait dévasté de grandes parties de la structure gothique à Paris, France, 17 avril 2019
Philippe Wojazer/Reuters
De Maya Khadra