Concept décrit pour la première fois dans les années 80 par le psychiatre et psychanaliste Paul Claude Racamier, la perversion narcissique associe deux pathologies: l’intérêt excessif pour soi et l’utilisation de l’autre pour arriver à ses propres fins. Un trouble de la personnalité remontant à l’enfance. 

Les pervers narcissiques (PN) représentent 2 à 3% de la population selon plusieurs psychologues et thérapeutes. Ils se retrouvent le plus souvent chez les hommes, mais des femmes sont également concernées, Pour les spécialistes, la perversion narcissique découle de l’image dévalorisante qu’un sujet a de lui même et qui se nourrit de la richesse intérieure des autres, tout en les rabaissant. Ces personnes sont caractérisées par “l’immaturité émotionnelle, comme pour un enfant “ selon la thérapeute Geneviève Schmidt. Personnes en souffrance, leurs failles narcissiques remontent à l’enfance, car c’est à cette période que se construit la confiance en soi. En effet, selon le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer, l’enfant devenu pervers narcissique n’est pas aimé pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il fait : “pour essayer d’avoir l’amour de ses parents, l’enfant nie ce qu’il est pour essayer de se conformer à ce qu’il pense que ses parents attendent de lui. Très tôt, l’enfant n’est pas spontané, il devient calculateur, manipulateur, menteur, mythomane “.

Le problème naît vraiment lorsque l’enfant se heurte à une “ peur panique” de ses parents pensant que leur enfant agît en bourreau , car “ on sait aujourd’hui l’impact que peut avoir notre propre projection sur le développement de l’autre” écrit Geneviève Schmit. L’exigence parentale parfois placée à très haute échelle pousse ainsi certains enfants à se construire une personnalité illusoire. Il convient toutefois de noter que tous les enfants sont plus ou moins manipulateurs sans pour autant être des pervers narcissiques. Ils testent leur pouvoir, ce qui est somme toute normal dans la construction de la personnalité. “Avant de poser l’étiquette d’un « PN » sur un enfant, les parents doivent l’observer, poser les limites, l’accompagner dans la compréhension de règles respectées de tous , et de prendre conseils auprès de spécialistes” conseille Geneviève Schmit.

La relation de couple

A l’âge adulte, au début de la relation amoureuse, les PN sont séducteurs et affables. Ils donnent l’illusion qu’ils comprennent l’autre mieux que quiconque. et se rendent indispensables tant sur le plan affectif qu’ économique selon le psychanalyste Paul Couderc. Un engrenage s’installe alors sur le plus ou moins long terme lorsque le couple partage le même lieu. Le pervers narcissique a la faculté d’identifier toutes les failles de l’autre. Soufflant le chaud et le froid en permanence, il vise à détruire psychologiquement sa cible, et ne ressent ni remords, ni empathie. Son mode de relation réside dans le conflit. Le psychanalyste Jean Charles Bouchoux souligne à ce titre que “le pervers narcissique est à la frontière de la psychose, et qu’il projette sa folie sur l’autre pour ne pas sombrer lui même”. A force de culpabilisation et de reproches à outrances, la victime d’un pervers narcissique rentre dans un système de faiblesse et se retrouve isolée. La famille, les amis ont été soigneusement écartés. La victime, ainsi rendue à l’état de dépendance affective, attend souvent que reviennent les phases de séduction qui ont au départ aggrémenté la relation. Elle peut parfois mettre des mois ou des années avant de réaliser les manipulations de son persécuteur. Beaucoup de psychologues et psychiatres préconisent aux victimes de se séparer radicalement dès les premiers signes, et de ne pas attendre la venue de comportements plus violents. Selon le docteur Nicolas Evrard, le PN prend rarement la décision de consulter et de se soigner car il se remet rarement en question.

Le parent pervers narcissique

A l’instar de la relation de couple, un parent narcissique ne manifeste de la sympathie que si l’enfant réalise tout parfaitement et voue un amour inconditionnel à son parent. Si l’enfant commet une erreur, le parent PN le rabaissera méchamment, et là encore ne manifestera aucune empathie. Se rangeant derrière les règles de l’éducation, le parent pervers narcissique souhaite en réalité faire de son enfant sa “ chose”. Le parent PN a un impérieux besoin de se sentir supérieur à l’enfant, et se place en situation de compétition. Il en résulte que l’enfant perd de sa spontanéité. Constamment en veille sur tout, il perd également de sa confiance en lui même et de son identité. “Les enfants grandissent avec une carence affective et beaucoup de culpabilité”, note la psychothérapeute Isabelle Nazare-Aga. A l’âge adulte, si l’enfant a sû reconnaître le trouble de son parent, le mieux sera d’espacer les rencontres, voire de couper les ponts. Pour Isabelle Nazare-Aga, un enfant de PN à l’âge adulte ne reproduira pas forcément le même comportement et manifestera lui même beaucoup d’empathie à l’égard de ses propres enfants. Geneviève Schmidt estime que se défaire d’un parent toxique peut s’avérer très compliqué, mais cependant nécessaire. Une fois arrivé à l’âge adulte, il lui faudra impérativement faire un travail de reconstruction.

Harcèlement moral et monde du travail

Les PN se retrouvent aussi dans le monde du travail. Ils usent de manoeuvres pour conserver leur pouvoir, leurs postes et masquer leurs incompétences. Des mécanismes similaires à ceux de la situation de couple s’observent: culpabilisation, critique et dévalorisation des autres (parfois en public), rejet de sa propre responsabilité, communication floue, changement fréquent d’opinions et mensonges. Ils peuvent ainsi parfois pousser leurs collègues au burn out ou la dépression. Les PN occupent souvent des postes à responsabilité, dirigent des équipes et s’attaquent quotidiennement à leurs collaborateurs. Imprévisibles, ils peuvent prendre des décisions qui peuvent être fatales à une entreprise. Rappelons dans ce contexte qu’un PN ne se souciera que de son bénéfice personnel. En 2016, 30% des salariés déclaraient avoir été victimes d’au moins un comportement hostile au travail selon une étude du Ministère du Travail. La Loi stipule que le fait de harceler autrui est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 € d'amende. Il est cependant très difficile de rassembler des preuves légales. Car les attitudes toxiques sont difficiles à décrire et insidieuses. Les PN n’aiment pas la clarté et plusieurs spécialistes recommandent de tout faire par écrit, et de s’entourer de témoins face à leurs directives confuses. Tirant la couverture à eux, il ne reconnaissent pas le mérite de leurs collègues et s’approprient leurs succès. Pour les collègues lésés, il convient de rétablir la vérité, et là encore de s’entourer de témoignages. Au quotidien, la victime peut développer des stratégies pour contrer son bourreau : ne pas livrer d’informations personnelles, poser des règles claires, ne pas rentrer en conflit, rester factuel, La victime devra s’adresser à lui avec des phrases courtes et en cas de reproche ou d’insinuation, le renvoyer à lui même par des termes tels que: “ c’est ton avis” ou “ ça m’est égal”.

En conclusion, que ce soit dans l’intimité comme au travail, un pervers narcissique peut être contré. Il faut toutefois garder à l’esprit que sa personnalité ne changera pas. Il faut d’abord accepter la réalité, se faire accompagner, renouer avec sa confiance personnelle, et lorsque cela est possible, le fuir.

21/05/2019 - Toute reproduction interdite



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De Peggy Porquet