Analyses | 1 janvier 2020

"Recomposition": le nouveau monde populiste raconté par Alexandre Devecchio

De Maya Khadra
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Dans son essai « Recomposition » (éditions du Cerf), notre confrère du Figaro Alexandre Devecchio dézingue les anciens clivages manichéens « gauche-droite ». Il dépeint avec talent un monde en pleine métamorphose depuis l’élection de Donald Trump. Propos recueillis par Maya Khadra

 

L’élection de Boris Johnson, en Angleterre, s’inscrit-elle dans la recomposition globale que vous décrivez dans votre essai ?

Oui, exactement. Cette victoire, s’inscrit dans une vague beaucoup plus ample qui touche désormais presque toutes les démocraties occidentales. C’est la victoire de Trump aux États-Unis, de Kurz en Autriche, d’Orban en Hongrie, du Parti Droit et Justice (PiS) en Pologne, mais aussi la percée de Salvini en Italie, celle de Vox en Espagne, de l’AfD en Allemagne, l’irruption des Gilets jaunes sur la scène française. Après quatre décennies de globalisation, les classes populaires et moyennes occidentales se révoltent contre l’ordre libéral progressiste post-1989, qui se caractérisait par l’ouverture générale des frontières aux hommes, aux capitaux et aux biens. A travers les votes et les mouvements dits populistes, elles tentent de faire entendre leur besoin de protections – aussi bien sur le plan économique que culturel – et d’imposer un nouvel ordre fondé sur la souveraineté des peuples et des nations. 

Boris Johnson doit sa victoire à sa compréhension très juste de ce mouvement de balancier historique. Comme l’a très bien analysé le politologue britannique, David Goodhart, dans son essai Les deux clans, la nouvelle fracture mondiale (les Arènes), le vote en faveur du Brexit a révélé une nouvelle ligne de partage entre ce qu’il appelle les « Anywheres » et les « Somewheres », c’est-à-dire les «gens de n’importe où» et le «peuple de quelque part ».  Les premiers sont minoritaires, mais forment une classe dominante. Ils sont favorables à l’Union européenne et à la mondialisation dont ils tirent profit. Les seconds, majoritaires, en sont les perdants. Ils sont paupérisés économiquement et se sentent dépossédés de leurs modes de vie par l’immigration massive. Johnson s’est inscrit dans ce nouveau clivage, celui du XXIe siècle, bien plus que dans un affrontement classique entre la gauche et la droite. Le Premier ministre s’est adressé prioritairement aux «Somewheres » de l’Angleterre périphérique, surfant ainsi sur la vague populiste en train de recomposer durablement le paysage politique occidental.

 

Cette élection peut-elle marquer la naissance d’une Europe populiste ?

Quatre décennies après la Chute du mur de Berlin, est-ce la chute du mur de Bruxelles ? C’est ce que redoute l’Union européenne. L’idée que lorsque l’on rejoint l’UE, on ne peut plus revenir en arrière, est d’ores et déjà battue en brèche. Si le Brexit s’avère, contre toute attente, un succès, cela pourrait inspirer bien d’autres pays. Le spectre d’une contagion entraînant un démantèlement complet de l’Union européenne hante Bruxelles. Si l’on ne peut pas encore parler d’Europe populiste, l’élection de Johnson marque sans doute le début de la fin d’une certaine Europe : celle de Maastricht qui se voulait le laboratoire avancé de la mondialisation heureuse. L’idée d’une Europe post-nationale et post-démocratique, unifiée par le droit et le marché, a vécu. Pour survivre, l’Europe va devoir retrouver les peuples et les nations qui la composent. 

 

Dans votre livre, vous revenez aux moments-phares dans l’histoire (années 30 et chute du mur de Berlin en 89) pour dessiner le tableau duquel a émergé « le nouveau monde populiste » avec des figures comme Matteo Salvini, Orban, Le Pen, etc. L’avenir est-il à ce nouveau monde populiste ?

Pour paraphraser Gramsci, nous nous situons dans un « interrègne », entre deux « hégémonies » : Un monde se meurt et un autre tarde à naître. Le « vieux monde » globalisé est en voie de décomposition. Emmanuel Macron, de plus en plus isolé, apparaît d’ailleurs comme l’un de ses derniers représentants. Dans la brume se dessinent déjà les contours du monde à venir. Sera-t-il populiste ou le populisme ne sera-t-il qu’une étape transitoire contribuant avant tout au dégagisme des anciennes structures ? Il est encore trop tôt pour le dire. Cela dépendra, en partie, de la réélection ou non de Donald Trump.

 

Vous dites que les clivages classiques gauche/droite ont fait long feu. Cependant, vous consacrez tout un chapitre sur la grande illusion du populisme de gauche. Le populisme, comme vous l’insinuez, serait donc exclusivement de droite. Ne trouvez-vous pas qu’il y a un fond contradictoire dans ces assertions ? Et surtout une exclusion de toute une partie du peuple européen qui est encore « de gauche » ?

Je n’insinue pas qu’ils sont exclusivement de droite. Au contraire, j’explique que les authentiques populistes sont ceux qui transcendent le clivage droite/gauche. Idéologiquement hybrides, ils sont, bien plus qu’Emmanuel Macron, les vrais champions du « en même temps » : ils peuvent être libéraux le matin, protectionniste l’après-midi et conservateurs le soir. S’ils gagnent, c’est d’abord pour leur capacité à s’adapter à la demande du peuple. Cela a été la grande force de Boris Johnson qui a su séduire aussi bien les catégories qui votent traditionnellement conservateur que l’Angleterre périphérique des cols bleus, au point de renouveler complètement la base de son parti. A l’inverse, les leaders qui se définissent comme « populistes de gauche » sont en réalité de gauche avant d’être « populiste ». S’ils adoptent une rhétorique patriotique et populiste, c’est souvent pour mieux faire passer une idéologie internationaliste et multiculturaliste. Ainsi de la France insoumise dont les cadres, après une présidentielle aux accents tricolores, n’ont pas hésité à défiler aux côté de militants islamistes faisant ainsi apparaître la vraie nature de leur mouvement : une auberge espagnole de la gauche radicale dans laquelle d’anciens trotskistes cohabitent avec des indigénistes, des néo-féministes différentialistes, des militants altermondialistes, et quelques souverainistes égarés. Le Parti travailliste de Jérémy Corbyn, un temps lui aussi qualifié de populiste, a sombré exactement dans les mêmes errements.    

 

Le populisme est-il vraiment la solution face aux différentes crises du monde moderne ? Ou n’en est-il qu’est le symptôme viral ?

Réchauffement climatique, grandes migrations, robotisation et numérisation du travail, montée en puissance de l’islamisme, impérialisme chinois : les défis du XXIe siècle sont colossaux. Ces quatre dernières décennies les « élites » dominantes ont tenté d’apporter des réponses globales à ces enjeux à travers la mise en place d’institutions supranationales. C’est l’échec et l’impuissances de ces politiques « globalistes » qui ont conduit à la percée des « populistes ». Malgré leurs différences idéologiques, la plupart des « populistes » partagent une même intuition paradoxale : à l’ère de la globalisation, il faut non pas dépasser mais renforcer l’Etat-nation. Le meilleur des mondes globalisé est, pour eux, le pire des mondes. Pour l’heure, les peuples semblent partager ce constat et plébisciter de plus en plus majoritairement le retour des nations.

 

 

02/01/2020 - Toute reproduction interdite

 

 


Recomposition / le nouveau monde populiste
Editions du Cerf
De Maya Khadra

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