L’administration Biden vient de publier le rapport du renseignement américain sur l'assassinat de Jamal Khashoggi qui accuse le prince héritier d’avoir « validé » l'opération visant à « capturer ou tuer » le journaliste saoudien, proche de l’organisation islamiste des Frères musulmans. Pour l’instant, au-delà des déclarations officielles hostiles de Washington, aucune sanction n’a été prise envers Mohammed ben Salmane (MBS).  Son avenir sur le trône est-il réellement compromis comme l’affirment certains observateurs ?

            L'édito de Roland Lombardi

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) avait raison de redouter la défaite de Donald Trump en novembre dernier. Car il était - avec son gendre Jared Kushner et l’ancien secrétaire d’État, Mike Pompeo - son fidèle protecteur sur la scène internationale.

Le nouveau président démocrate, qui souhaite « recalibrer » les relations entre Washington et Riyad en rompant avec la diplomatie de Trump dans la région, n’a jamais caché son hostilité à l’égard de MBS, notamment pendant la campagne présidentielle.

Biden a d’ailleurs, depuis sa prise de fonction, multiplié les décisions défavorables au prince héritier : main tendue à Téhéran dans l'optique d’un éventuel retour dans l’accord sur le nucléaire iranien, restrictions sur les livraisons d’armes à Riyad… Cela a sans doute affaibli le prétendant au trône.

Avec la récente déclassification par Washington d'un rapport du renseignement américain sur l'assassinat de Khashoggi, qui l'accuse d’avoir « validé » - secret de Polichinelle pour les initiés - l'opération visant à « capturer ou tuer » le journaliste saoudien, proche des Frères musulmans, c’est un nouveau revers pour Salmane.

Cet épisode vient juste de confirmer au prince Salmane, que ses efforts - notamment sa dernière « réconciliation » avec le Qatar - pour réhabiliter son image auprès de la nouvelle administration américaine, sont vains et inutiles.

MBS sur ses gardes

Depuis 2015 MBS a littéralement verrouillé le système à son profit en s’entourant d’une équipe de jeunes conseillers, et en plaçant des « hommes liges » efficaces, souvent des cousins loyaux et fidèles et bien sûr ses frères et demi-frères, aux postes clés de la sécurité et de la défense du royaume comme de sa propre personne.

Dès l’arrivée sur le trône de son père, pour museler les oulémas radicaux afin d’engager la modernisation de son pays et abattre le vieux système d’un royaume féodal basé sur le consensus intertribal et instaurer sa future monarchie absolue pyramidale, le fils préféré du roi Salmane se devait de frapper vite et fort. Il a ainsi su écarter par la ruse et aussi de manière brutale tous les rivaux dans sa course fulgurante vers le pouvoir. Ses diverses purges, les « disparitions » et la traque impitoyable des récalcitrants ont réveillé plus que jamais les vieilles rivalités claniques et tribales, et ont exacerbé les frustrations et les rancœurs au sein même de la maison des Saoud. Ses actions ont fait beaucoup de mécontents.

Après l’affaire Khashoggi, le roi Salmane a toujours protégé son fils. Il a toutefois fini par être irrité de l’orgueil et de l’impétuosité de ce dernier.

Le roi et ses proches conseillers ont certainement voulu un temps reprendre la main sur le « système » et jouer les médiateurs, afin d’apaiser les querelles princières et de redorer l’image du royaume à l’international.

Mais pour l’heure, le jeune et sulfureux prince n’a toujours pas été officiellement déchu de son statut d’« héritier ». Il lui suffit de faire preuve de patience, de prudence, d’attendre son heure et que l’orage interminable, grondant depuis 2018, finisse par passer...

Au niveau régional, MBS a encore le soutien de ses deux mentors et modèles, le président égyptien Sissi et le prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed Ben Zayed. Il a aussi celui des Israéliens et de Netanyahou.

À l’international, il a encore l’appui de Poutine. Pour le président russe qui est loin d’être un sentimental, le prince Salmane est l’homme fort qui peut - certes de manière violente et pour ses propres intérêts - changer la face du royaume saoudien. Le fait de nettoyer les écuries d’Augias du salafisme régional et international, de « faire le ménage » parmi certains puissants princes du royaume corrompus qui jouaient leurs propres partitions géopolitiques en soutenant d’une manière ou d’une autre le salafisme jihadiste ou les Frères musulmans dans la région, ne pouvait que lui rendre sympathique le jeune prince. Le Russe compte également sur lui pour faire revenir, à terme, la Syrie d’Assad dans la Ligue arabe et attirer les investissements du Golfe à Damas.

Un prince qui a été, comble de l’horreur, soutenu par Trump et toujours par Bibi et Poutine, ne pouvait être finalement qu’un démon !

On comprend mieux alors l’acharnement du Washington Post, de CNN, des Démocrates et d’autres acteurs à la solde des Qataris ou de riches opposants saoudiens en exil pour discréditer le futur roi. D’aucuns aimeraient un retour du vieux « système » saoudien avec pourquoi pas, un retour en grâce de l’ancien prince héritier, Mohammed ben Nayef (61 ans), arrêté en mars 2020 pour « complot ».

Gageons qu’au sein de l’administration Biden, certains ont sûrement engagé un processus visant à provoquer la chute du prince Salmane.

Mais pour les belles âmes et ceux qui s’en réjouissent déjà, rappelons que pour nos seuls intérêts sécuritaires, l’Arabie de MBS n’est plus la même que l’Arabie d’avant 2015.

Il y a quelques mois - suite à la republication des caricatures de Charlie -, l’Égypte de Sissi, les E.A.U. de Mohammed ben Zayed et l’Arabie saoudite de MBS ont été les seuls pays musulmans à soutenir Paris lors de la campagne et des manifestations islamistes anti-françaises dans le monde arabe, fomentées par les services secrets turcs et financées par nos « chers amis du Qatar » …

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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06/03/2021 - Toute reproduction interdite


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