"Un mouvement autodestructeur " : voici comment le philosophe Raphaël Enthoven définit la culture woke. Mais une autodestruction qui emporte sur son passage le droit à s'exprimer, et même à penser librement. Au-delà, ce sont nos libertés fondamentales qui sont en danger.

Entretien conduit par Marie Corcelle

 

Fild : Pensez-vous que la France saura résister à la mouvance woke ?

Raphaël Enthoven :
Je trouve que la France résiste merveilleusement bien à une offensive qui s’appuie sur la structure même des réseaux sociaux. Un réseau social est un moyen qui permet à l’individu de se convaincre que sa vérité est LA vérité. Le wokisme s’appuie sur cette logique, sur le sentiment exacerbé que l’égalité des droits est aussi une équivalence des compétences : la valorisation arbitraire d’une appartenance serait aussi légitime que la construction difficile d’un universel humain ! L’alliance du mouvement woke et de la structure même des réseaux sociaux exacerbe ainsi l’individualisme démocratique. Ce mouvement woke s’inscrit parfaitement dans une époque où le régime démocratique n’offre plus que ces messages individualistes : « Pensez à vous », « brandissez votre identité », « n'ayez d'autre horizon que le bout de votre nez »...

Fild : Comment s'opposer à ce mouvement ?

Raphaël Enthoven : Le wokisme est contradictoire. L’intersectionnalité offre d’ailleurs bien souvent le spectacle de luttes qui se croient convergentes, mais qui s’opposent frontalement. Comme c'est le cas entre le néo-féminisme et le nouvel antiracisme. Le wokisme est un mouvement autodestructeur. C’est une mouvance contre laquelle on lutte donc efficacement, non pas en brandissant des valeurs universelles, mais en le combattant de l’intérieur, en manifestant ses contradictions spectaculaires. L’outil n’est pas idéologique mais rhétorique. Déplier la logique à l’œuvre dans ce mouvement me paraît plus efficace que de lui opposer une digue friable et poreuse, qui serait la digue incontestée de nos valeurs universelles. On peut reprendre la phrase de Marx sur le capitalisme pour l’appliquer au wokisme : « Il périra sous le poids de ses propres contradictions ».

« Le gouvernement des victimes : il n’y a pas de plus grande dictature »

Fild : Quelles sont les conséquences de la culture woke sur la liberté d’expression ?

Raphaël Enthoven : En France, la liberté d'expression n’est pas menacée par ceux qui veulent nous faire taire ou nous bâillonner ; elle est menacée par la peur que les défenseurs de cette culture woke veulent nous inspirer, et donc par la tentation de l’autocensure. La liberté d'expression est mise en danger, non pas tant par les intégristes, mais plutôt par les indécis ou les lâches, ceux-là même qui ne font pas usage de cette liberté. C’est pour cela qu’il était si important, non seulement de défendre Mila, mais aussi de la protéger. Le fait d’avoir obtenu treize condamnations pour menaces de mort n'empêche pas qu’elle continue d’en recevoir des centaines de milliers, et qu’elle vive en recluse dans notre propre pays, sans jamais avoir transgressé la loi. Cela doit nous alerter. Il faut avoir conscience que liberté d'expression dépérit si on ne la défend pas.

Fild : Faut-il s'en inquiéter en France ?

Raphaël Enthoven : Bien sûr ! Il y a un véritable péril aujourd'hui : alors que la loi protège cette liberté d'expression, la France est un pays terrorisé sur ce plan. C’est pour cela qu’un an après l’assassinat de Samuel Paty, il n’y a pas un seul collège qui porte son nom. Qu'est-ce à dire ? Que j'aurais le droit de me servir de cette liberté d'expression « sur le papier », mais qu'elle serait dangereuse à mettre en œuvre ? Ce sont nos libertés collectives qui sont en danger si on cède à cette logique ! Pour reprendre l'exemple de Mila, ceux qui jugent ses paroles offensantes travaillent sans le savoir à construire une société où la loi réprime ce qui choque, mais non plus ce qui humilie. Si la loi commence à réprimer ce qui peut être choquant, nous entrons dans le gouvernement des victimes, et il n’y a pas de plus grande dictature.

26/09/2021 - Toute reproduction interdite



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De Fild Fildmedia