L’assimilation est-elle encore acceptable ? Quels furent les mécanismes qui conduisirent certains peuples à en assimiler d’autres ? Dans son essai très documenté « Le rêve de l’assimilation : de la Grèce antique à nos jours » (Passés composés, 2021), l’historien Raphaël Doan met à l’honneur la notion d’assimilation, à l’heure des grands chocs migratoires et identitaires auxquels la France fait face.

                                                    Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

Fild : D’où vient la tradition française de l’assimilation ?

Raphaël Doan: Il faut d’abord rappeler que la première assimilation française, c’est l’assimilation des Français à la France. Dès l’Ancien Régime, avant même la République, le pouvoir central a essayé d’homogénéiser, d’uniformiser la culture française et les différentes populations vivant en France. C’est une œuvre de longue haleine qui a été entamée par la Monarchie, continuée par la République notamment la IIIe République. Cette centralisation pose les bases de l’assimilation. Ensuite, d’un point de vue plus philosophique, l’assimilation française procède assez logiquement de l’universalisme français mis en valeur par la Révolution. Il s’ancre dans l’héritage de la philosophie et de la littérature gréco-romaine. Cet universalisme prédispose à l’assimilation. Car pour assimiler, il faut croire que tous les êtres humains sont un peu interchangeables. Et par conséquent, qu’un étranger peut tout à fait abandonner sa culture et ses mœurs en adoptant les nôtres, pour devenir foncièrement identique au peuple français. Au contraire, l’essentialisme et le différentialisme supposent que l’étranger ne pourra jamais devenir un compatriote comme un autre.

Fild : Pourquoi notre modèle d’assimilation est-il en crise ?

Raphaël Doan : Il y a deux aspects. Tout d’abord, il est vrai que le mot d’assimilation n’est plus vraiment utilisé dans le débat et les politiques publiques. Ceci est paradoxal car le terme existe toujours dans le Code Civil, en introduction du livre. Et donc en théorie, toujours dans le Droit. Mais je ne pense pas que la pratique de l’assimilation ait pour autant disparu. Par exemple, les lois de laïcité, comme celle de 2004 interdisant les signes religieux à l’école, ou celle de 2010 sur la burqa (en fait loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, revenant en effet à interdire le port du niqab ou de la burqa, NDLR) sont des lois de civilisation qui poursuivent, d’une autre manière, la tradition assimilatrice française. En fait, la laïcité n’est souvent que le cache-sexe de l’assimilation. Cependant, il y a effectivement un recul des effets de celle-ci parce que les élites françaises sont frileuses, depuis les années 1970-1980, à utiliser ce terme d’assimilation. À partir de cette période, on commence en effet à valoriser l’hétérogénéité, l’originalité, la diversité, l’individu. Et nécessairement, cette logique s’oppose à l’assimilation, qui promeut le désir de ressembler à un groupe majoritaire et uniforme. Le deuxième aspect est dû à la disparition de notre empire colonial. Celui-ci permettait à la France d’expérimenter la pratique assimilatrice de manière privilégiée. Suite à la liquidation de nos colonies, l’ambition de l’assimilation décroit. En outre, il y a consensus au sein des élites administratives sur l’arrêt de l’immigration de travail. Sauf que celle-ci sera en fait remplacée par une immigration de peuplement avec le regroupement familial. Mais l’idée d’assimilation semble abandonnée. Nous sommes aujourd’hui dans un entre-deux, à l’instar de la loi sur le séparatisme (plus exactement loi confortant les principes républicains, NDLR), qui cherche en fait à assimiler, mais sans réellement l’assumer.

Fild : Vous insistez sur le facteur démographique et la loi du nombre comme étant un frein à l’assimilation. Pourquoi ? Les Romains n’ont-ils pas démontré qu’assimiler des peuples entiers était possible ?

Raphaël Doan : Tout est une question de proportions, et de temps. L’un des principaux facteurs de réussite de l’assimilation est la fréquentation de la population d’accueil par la population accueillie. En effet, ce contact permet de donner un modèle à la population accueillie, qui imite la population d’accueil, notamment en la côtoyant. Il faut même, dans l’idéal, installer une minorité près de la majorité, pour aider à l’assimilation par l’incitation, par l’émulation, par la pression sociale. Il va de soi que les conditions peuvent changer selon les époques. Les Romains, par exemple, représentaient une civilisation désirable en ce qu’ils étaient dépositaires de la culture grecque. Et ce même pour des Celtes pourtant déjà largement influencés par celle-ci. La romanisation a fonctionné parce que Rome envoyait des colons fonder des villes auxquelles finissaient par s’agréger les populations indigènes des alentours. C’est en revanche moins le cas de l’empire colonial français. Surtout en comparaison, à la même époque, de l’empire britannique. Notre empire envoyait très peu de Français dans ses colonies. Ces territoires n’étaient donc peuplés que par une toute petite élite administrative et commerciale coloniale, avec une immense majorité indigène qui, par conséquent, ne fréquentait et ne voyait pas vraiment de Français.

Fild : Une grande partie des populations immigrées présente aujourd’hui en France est de culture ou de religion musulmane. Ce facteur complique-t-il réellement son assimilation ?

Raphaël Doan : Je ne le pense pas. Même si, en effet, plus la différence culturelle est importante, plus l’effort d’assimilation est grand. Mais ce n’est pas insurmontable. Des pays musulmans ont déjà eux-mêmes entrepris des mesures d’occidentalisation, qui ont réussi pendant un certain temps. Notamment l’Iran jusqu’à la Révolution islamique de 1979 ou la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk. En effet, l’ex-empire ottoman a non seulement laïcisé sa société, mais également occidentalisé ses mœurs de manière unilatérale, sans même se le voir imposer par les Occidentaux. Cela a fonctionné durant plusieurs décennies jusqu’à aujourd’hui où l’on assiste à une réislamisation de la société turque, sous l’influence du président Erdogan. Ces exemples montrent que des populations musulmanes peuvent tout à fait adopter nos mœurs, et, en France, se franciser. D’autant plus que dans notre pays, elles ne sont pas majoritaires comme en Turquie ou en Iran. Le problème réside dans la concentration de ces populations en certains endroits du territoire national. Elles y sont majoritaires et donc coupées du reste de la société.

Fild : L’assimilation peut-elle s’imposer par la force, la coercition ?

Raphael Doan : Il y a toujours un mélange des deux : et l’incitation, et l’imposition. Cette imposition peut se faire par l’État, par la loi. Les Romains, par exemple, interdisaient les pratiques religieuses gauloises. Mais ce peut être aussi la pression du groupe, la pression sociale de la population du pays d’accueil. Mais dans tous les cas, il faut aussi une incitation. C’est-à-dire que ces populations doivent trouver leur intérêt à s’assimiler. Ce doit être un échange gagnant-gagnant : il faut que l’assimilé sache qu’en faisant cet effort, il ne sera pas rabaissé et traité comme un citoyen de seconde zone du fait de ses origines. Quand ce mécanisme fonctionne, il est vertueux, car plus un étranger s’assimile, moins il est susceptible de faire l’objet de discriminations, et à l’inverse, plus on discrimine une population, moins elle s’assimilera. Il est donc absurde d’accoler l’assimilation avec une politique raciste ou ségrégationniste, alors que tout les oppose.

26/02/2021 - Toute reproduction interdite


Le rêve de l'assimilation de la Grèce antique à nos jours
Raphaël Doan / Passés Composés
De Emmanuel de Gestas