La chronique de Guillaume Bigot

Didier Raoult est devenu une figure familière. Il a ses détracteurs et ses admirateurs. Sauveur pour les uns, escroc pour les autres, il ne laisse personne indifférent. Le professeur marseillais qui déclare « l’élite, c’est moi » est aussi doté d’un ego surdimensionné à côté duquel un dirigeable zeppelin est presque invisible à l’œil nu. « Je m’en fiche de ce qu’ils pensent » : son refus de plaire contraste avec le narcissisme d’une classe dirigeante qui s’abime dans le tout à l’ego.

Au milieu d’une armée de clones qui débitent leurs éléments de langage, ce personnage qui ressemble à un mélange entre le général Custer et Panoramix détonne.

Sa maladresse rafraîchissante tranche avec la fausseté et la modestie calculées des petits marquis. Sa sincérité et sa spontanéité séduisent. C’est sans doute pour cela que certains vouent un culte à cette personnalité hors de toutes les séries. Le député Éric Ciotti nous a appris qu’à Marseille, une boutique vendait des bougies à son image. D’autres rêvent de brûler son effigie, et pas pour s’éclairer.

L’extraordinaire virulence avec laquelle Raoult est attaqué frappe aussi. Certains, à l’instar de Daniel Cohn-Bendit, lui intiment l’ordre de « fermer sa gueule ». Suivant qu’on soit pro ou anti, on considérera cette réaction comme de la jalousie ou de la colère envers un charlatan.

Raoult s’est certes trompé en déclarant, péremptoire, que ce virus ne fera pas plus de mort que la grippe. Cependant, ce grand chercheur n’a jamais cessé de rappeler l’absolue nécessité du scepticisme.

On ne prouvera jamais ni l’efficacité du masque, ni celle du confinement rappelle Raoult. Ne lui en déplaise, il en ira de même pour son hydroxychloroquine.

Mais, face à des sachants qui ne jurent que par le principe de précaution, le professeur, lui au moins, assume une part de risque. Ses adversaires défendent la rigueur des tests en double aveugle. Le médecin iconoclaste revendique de tâtonner, d’essayer et de rater.

Et lorsqu’ils fabriquent des données pour démontrer que son remède ne fonctionne pas, ses détracteurs n’ont pas l’air de s’embarrasser de la même rigueur méthodologique. La polémique autour de l’hydroxychloroquine dissimule le Lancetgate. Un scandale qui est mille fois plus grave que la « raoult-mania » ou le « raout-bashing ». C’est l’affaire dans l’affaire.

La question de savoir si la chloroquine est efficace est secondaire par rapport à la publication d’une étude foireuse dans l’une des meilleures revues médicales du monde. Plus de 1500 études sont retirées chaque année dans des publications médicales, mais le Lancet était jusqu’ici au-dessus du lot.

Les chercheurs ne sont pas immunisés contre la mauvaise foi, la mégalomanie, la triche ou la corruption mais si les meilleures revues scientifiques du monde sont achetables, qui croire ?

L’art contemporain avait tué l’art. Les idéologies étaient mortes. Les religions avaient du plomb dans l’aile. Mais il nous restait la science.

La science est vitale à la démocratie. Le débat démocratique et la controverse scientifique sont faits du même bois. L’un comme l’autre supposent un débat libre et non faussé donc des gardes fous sévères.

Or, si l’efficacité de l’hydroxychloroquine n’est pas établie, en revanche, il est désormais prouvé que les multinationales possèdent un gigantesque pouvoir d’influence sur les publications scientifiques, achetant et vendant des données, sponsorisant des études et des papiers.

Personne ne croit que les laboratoires et ceux qui y investissent des sommes colossales sont neutres et recherchent la vérité. Celle-ci ressemble désormais à ces œuvres d’art hideuses qu’achètent les milliardaires de Shangaï et de New-York et dont la valeur est indexée sur le cours du marché.

La science est un couvent, disait Auguste Comte. Pour les actionnaires de Gilead, elle est devenue un supermarché. En achetant la science, les marchés bradent la vérité.

Raoult a peut-être scientifiquement tort, mais il a politiquement raison de défendre la science face au capitalisme.

Au fond, ce qu’il nous dit, c’est que la vérité scientifique n’est plus une suite d’erreurs rectifiées comme le disait Bachelard mais une marchandise indexée sur les cours boursiers.

Guillaume Bigot est politologue et essayiste. Contributeur du magazine Front Populaire, il analyse et décrypte l’actualité politique et sociale pour la chaine de télévision CNEWS et GlobalGeoNews. Auteur de La Trahison des Chefs (Fayard 2013) qui dénonçait le remplacement du commandement politique par le management des gestionnaires, il prépare son huitième essai aux éditions Plon : Populophobie, pourquoi il faut remplacer la classe dirigeante française. @Guillaume_Bigot

30/06/2020 - Toute reproduction interdite


Des paquets de comprimés de chloroquine distribués par le ministère de la santé à la pharmacie de l'hôpital Nossa Senhora da Conceicao, à Porto Alegre, au Brésil, le 26 mai 2020.
Diego Vara/Reuters
De Guillaume Bigot