Société | 1 avril 2021

La République en marche veut-elle faire taire Anticor ?

De Jéremie Demay
5 min

L’association qui a mis au centre de son combat la lutte contre la corruption est tiraillée par une crise interne et externe, pour le plus grand plaisir de certains responsables politiques et économiques.

Enquête exclusive de Jérémie Demay.

Le gouvernement va-t-il prolonger l’agrément d’Anticor pour que l’association anticorruption puisse continuer ses actions devant les tribunaux ? Le verdict doit arriver aujourd’hui, sauf nouveau contretemps.

Depuis des mois, c’est un véritable feuilleton pour l’association. Les turbulences ont atteint un tel sommet que même sa présidente Elise Van Beneden commence à devenir pessimiste : « Nous avons un peu perdu espoir. Nous nous sentons un peu agressés ». Déjà, l’an passé, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale ne cessait de demander toujours plus de précisions sur le fonctionnement d’Anticor. « Autant le contrôle d’une association agréée me semble complètement normal, autant en ce moment on s’aperçoit que le ministère s’éloigne de ce contrôle en passant en revue toutes les activités de l’association » remarque-t-elle.

Plusieurs membres de la majorité et de La République En marche aimeraient bien en savoir plus sur les dossiers d’Anticor. Et pour cause : plusieurs proches d’Emmanuel Macron, d’Alexis Kohler à Richard Ferrand (l’affaire est soumise au délai de prescription), en passant par Éric Dupond-Moretti ou encore Olivier Véran sont mis en cause par l’association créée en 2002 « pour lutter contre la corruption et rétablir l'éthique en politique ».

Après la clôture des travaux de la récente commission d’enquête sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire, certains de ses membres continuaient d’ailleurs à demander encore et toujours des détails sur Anticor dont le renouvellement de l’agrément est fixé au 2 avril.

Sauf que le temps de l’enquête parlementaire s’arrête à la remise du rapport…

Encore de nouvelles conditions

Fin mars, le Premier ministre Jean Castex a introduit une nouvelle condition d’obtention de cet agrément, lors d’une séance de questions au gouvernement : « Je prendrai donc ma décision au regard des seuls critères fixés par le décret du 12 mars 2014 qui m'impose de vérifier que les conditions d'impartialité et d'indépendance et de bon fonctionnement de l'association sont réunies. »

Une déclaration étonnante pour Élise Van Beneden. « Nous sommes en train de glisser de critères prévus par le décret à des critères plus larges qui imposeraient une neutralité politique. »

De plus, le gouvernement a demandé à l’association de lui fournir tous ses procès-verbaux sur les quatre dernières années. En somme, ceux couvrant la période où La République en Marche a accédé au pouvoir.

Des querelles intestines

Les passes d’armes avec le gouvernement et les politiques ne sont pas les seuls problèmes d’Anticor. Des batailles d’ego et de pouvoir pour le contrôle de l’association sèment aussi le trouble. À tel point que la situation devient ingérable. Le conseil d’administration a d’ailleurs été révoqué par l’assemblée générale l’an passé. En décembre, neuf anciens membres du CA ont assigné l’association devant la justice. Ils estiment que leur éviction du conseil d’administration n’est pas légale. Le vote pour proposer la révocation s’est joué à une voix. D’après eux, l’un des administrateurs n’était pas à jour de cotisation. Résultat : il n’aurait pas dû voter. Un argument fallacieux pour Élise Van Beneden : « Nous avons eu plein de problèmes avec notre plateforme d’adhésion. Il avait repris son adhésion, mais elle était restée en suspens, ce qui a été régularisé par la suite. De plus, pour tous les adhérents, il y a un délai de trois mois pour régulariser. Nous considérons pendant ce délai que le membre reste adhérent. »

Manque de transparence ?

En juin 2020, un nouveau CA est élu. Deux listes s’affrontent. Celle menée par Élise Van Beneden est majoritaire ; la seconde rafle toute de même six sièges sur les vingt et un possibles. Ces querelles internes ne s’arrêtent pas là. Une bonne partie des « évincés » dénonce une gestion opaque. Notamment sur l’identité des grands donateurs. La question se cristallise autour d’Hervé Vinciguerra. Il a fait fortune en vendant des logiciels. Depuis, sa richesse est en grande partie hébergée au Luxembourg et en France. Il donne régulièrement de l’argent à l’association, ce qui dérange certains qui prétendent aujourd’hui ne pas avoir reçu l’information. Un faux argument pour la présidente : « deux anciens trésoriers avaient l'identité de ce fameux donateur. Deux anciens administrateurs, avant l'entrée en vigueur de la RGPD, ont aussi demandé cette identité et l'ont obtenue ».

Samedi 27 mars, l’assemblée générale annuelle a confirmé Élise Van Beneden à son poste de présidente. Sur les dix-huit membres de conseil d’administration présents (enfin, virtuellement à cause de la Covid), elle a recueilli douze voix, d’après nos informations. Cinq se sont abstenus, et un seul a voté contre. À noter qu’un des administrateurs n’a pas réussi à suivre le reste de la réunion à cause d’une connexion défectueuse.

01/04/2021 - Toute reproduction interdite



© Patrick Fore/Unsplash
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