Société | 17 mai 2021
2021-5-17

Qui sont vraiment les militaires français ?

De Meriadec Raffray
5 min

Des théâtres d’opération abrasifs du Sahel aux bureaux impersonnels de l’état-major des armées à Paris, en passant par les garnisons de province où s’aguerrissent et s’entraînent les unités, notre grand reporter et spécialiste des questions de défense, Mériadec Raffray, est régulièrement au contact de ces militaires que soutiennent et admirent la majorité des Français. Il raconte, à l’épreuve de leurs témoignages recueillis sur le terrain, qui ils sont vraiment.

Par Mériadec Raffray.



Oasis palmeraie de Faya-Largeau, au Tchad. Ce haut lieu du tourisme sahélien a été déserté par les Occidentaux. Trop dangereux à cause du terrorisme islamiste. Au printemps 2017, un détachement de 27 soldats français aux ordres du capitaine Jean-Alain, officier sorti du rang, très expérimenté, épaule sur place les militaires tchadiens chargés de veiller sur cette langue de chat verte cernée par le désert au sud et le massif du Tibesti au nord. C’est un verrou sur la route conduisant de la Libye à N’Djamena, la capitale du pays, par où peuvent s’infiltrer des djihadistes et les opposants au pouvoir, comme l’a illustré l’épisode récent qui s’est soldé par la mort du président Idriss Déby. Parmi les « marsouins » du capitaine (on appelle ainsi des soldats appartenant aux troupes de marine), il y a Damien, conducteur de 4x4. Ému que l’on s’intéresse à lui, le jeune soldat se confie : « Vous savez, moi, je dois tout à l’armée ; je lui dois d’être encore en vie et du bon côté. Je suis originaire de Lunel, dans l’Hérault. Vous situez ? Parmi mes copains de classe, plusieurs sont partis en Syrie pour rejoindre Daesh, et certains sont morts. Tous les autres ont mal tourné. Ils vivent de petits trafics, fréquentent les prisons de la région ».

Les Armées sont l’un des premiers employeurs de France. Ses rangs sont à l’image de la diversité de la société, disent ses chefs.

En 2020, l’institution a intégré 26 000 nouvelles recrues civiles et militaires. Dont une majorité en CDD pour combler les rangs des soldats de l’armée de Terre, où ils servent en moyenne 6,5 ans. « Un seul métier, celui de soldat. Et 16 grands domaines de spécialités », vantent les recruteurs. Les non diplômés comme les surdoués sont les bienvenus, pourvu qu’ils aient au moins 17,5 ans.

Il vaut mieux être jeune et en bonne santé pour porter aujourd’hui l’uniforme tant le rythme des opérations est soutenu et les théâtres abrasifs. Et plutôt bien « câblé » pour faire carrière, en particulier dans les unités d’élite, où la sélection est rude.

Croisé au début du printemps au PC de la 27e brigade d’infanterie de montagne (27e BIM), près de Grenoble, l’adjudant-chef « Alex », à peine trentenaire, est le chef d’un groupement de commando de montagne (un « GCM »). La crème des alpins. Sport, combat, tir, parapente, renseignement : ils sont capables, par exemple, de réaliser des infiltrations à pied avec 50 kg sur le dos. Avec leurs camarades parachutistes, ils sont quotidiennement au contact de l’ennemi au Sahel. Aux côtés de ce « chat maigre » à la barbe blonde bien fournie, une mode tenace depuis l’Afghanistan, se tiennent le caporal-chef Arnaud, 27 ans, et le sergent-chef Jules, 28 ans. Tous les deux ont déjà servi plusieurs fois au Mali, où ils s’apprêtent à repartir. Croisé à Gao, en 2018, le sergent-chef Sébastien enchaînait alors sa 7e opération de quatre mois. Il en était rendu quasiment à une par an depuis sa sortie de l’école des sous-officiers de Saint-Maixent. Sébastien est marié, une exception chez ces jeunes hommes et femmes absorbés par leur vie trépidante.

Après une école de commerce et un début de carrière commerciale, le lieutenant Paul a quant à lui rejoint « pour l’aventure » les chasseurs alpins comme officier sous contrat. « J’ai une copine à Paris, on se voit quand on peut », sourit-il.

En opération, les GCM forment un couple redoutable avec les hélicoptères. D’un coup de rotor, les Caïmans les déposent au plus près de l’action. Les Tigres et leurs canons de 30 mm sont leurs anges gardiens pendant toute la phase au sol. Le lieutenant Alexandre, 27 ans, est chef de la patrouille des Tigres avec lesquels l’adjudant-chef « Alex » et ses hommes se sont entraînés. L’officier pilote est issu de l’école Spéciale militaire de Saint-Cyr. Le creuset de la majorité des futurs colonels et généraux de l’armée de Terre - à l’instar de l’École Navale et l’École de l’Air, pour la Marine et l’Armée de l’Air et de l’Espace. « Le système interne est aujourd’hui si bien réglé et les places si chères qu’il n’engendre plus que des profils affutés et équilibrés au sommet de la hiérarchie. Les dilettantes, les caractériels et les mythomanes sont éjectés avant. On n’en croise plus comme c’était le cas il y a quelques années encore », témoigne un colonel de l’état-major des armées qui va commander cet été « sa » brigade dans le centre de la France - le Graal.

Une diversité de parcours

Rien n’est laissé au hasard dans le parcours des hauts potentiels. Après leurs années de lieutenant et de capitaine, les officiers reprennent leurs études, avec l’École de Guerre en point d’orgue. Puis vient le « temps de commandement » à la tête d’un régiment - d’un sous-marin ou d’une frégate pour les marins, d’une base pour les aviateurs - et puis les postes en administration centrale. Les meilleurs cumulent des diplômes civils et publient des livres.

Actuel patron de la 27e brigade alpine, le général Hervé de Courrèges, 51 ans, a co-signé « Guerre en montagne et Principes de contre-insurrection » (éditions Economica). Saint-Cyrien, ingénieur Supélec, diplômé en histoire de l’École pratique des hautes études, passé par les académies militaires britanniques, il prendra cet été la tête des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan. Un poste de confiance pour cet officier appartenant à une vieille lignée de militaires, qui a été engagé au Liban, en Afghanistan, au Tchad ou encore en Côte d’Ivoire, et a travaillé au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), placé sous l’autorité directe du Premier ministre, où se prépare notamment les Conseils de Défense. L’expérience opérationnelle est l’autre marqueur fort de la génération actuelle des chefs militaires.

La diversité de ces parcours prouve une chose : institution multiséculaire, l’armée française recrute dans toutes les couches de la société pour former de véritables professionnels. Incarnation de la nation, chacun y a sa place, pourvu qu’il fasse ses preuves, y compris dans les rangs des multi-diplômés.

À la guerre, la confiance l’emporte ainsi sur l’autorité, soulignent les chefs qui ont eu à prendre des décisions engageant la vie de leurs subordonnés. À méditer.

17/05/2021 - Toute reproduction interdite


Un soldat porte son parachute pendant une démonstration de mobilité réelle pour présenter les capacités militaires de la France à Versailles, le 8 octobre 2020.
© Benoit Tessier/Reuters
De Meriadec Raffray