Le président égyptien Sissi et les princes héritiers d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, Mohammed ben Salmane (MBS) et Mohammed ben Zayed (MBZ), ne sont plus en odeur de sainteté à Washington. Au-delà de leurs gouvernances brutales et autocratiques, il est toutefois nécessaire de rappeler leur rôle, sans précédent historique dans la région, dans la lutte contre l’islam politique et le salafisme jihadiste…

L’édito de Roland Lombardi. 

Sissi, MBS et MBZ sont dans le collimateur de la nouvelle administration américaine.

C’est bien connu : « Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage ! ».

Reprenant ainsi les arguments des débiteurs de Doha, comme des canaux d’information du Qatar, les médias anglo-saxons ne cessent de nous rappeler que « Sissi, MBS et MBZ ne combattent absolument pas l’islamisme puisqu’ils soutiennent des salafistes ! »

Cette assertion, si elle est partiellement vraie, mérite quelques précisions pour comprendre la confrontation politico-idéologique féroce que se livrent le Qatar et la Turquie d’un côté (encouragement et récupération des révolutions arabes et apologie de l’islam politique des Frères musulmans) et l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis de l’autre.

La vraie révolution dans le monde arabo-sunnite ?

Dès l’arrivée sur le trône de son père en 2015 et afin d’engager la modernisation de son pays et surtout instaurer sa future monarchie absolue, Mohammed ben Salmane entreprend d’abattre le vieux système saoudien « théocratico-féodal », fondé sur le consensus intertribal et la vieille alliance du « Cimeterre et du goupillon » des Saoud avec Abdelwahhab, l’initiateur au XVIIIe siècle d’une des interprétations les plus rigoristes et les plus intolérantes de l’islam, le wahhabisme-salafisme.

À partir de 2017, sous la pression de ses deux parrains Trump et Poutine, MBS musèle - à l’instar de Sissi et MBS - les oulémas les plus radicaux pour les soumettre à son pouvoir. S’en suit une répression inédite dans les milieux religieux les plus extrémistes, comme l’attestent les arrestations des prédicateurs radicaux les plus populaires, Salman al-Awda, Awad al-Qarni et Ali al-Omari (plus de 1 000 imams douteux furent littéralement « raflés » en quelques semaines cette année-là).

De grands centres de « déradicalisation » sont créés et sur ordre de MBS, des fatwas sont lancées par les autorités religieuses littéralement purgées, condamnant le « jihad de l’épée » et privilégiant dorénavant le salafisme quiétiste.

Au passage, la « reprise en main » du salafisme à Riyad donne l’opportunité à Sissi d’écarter les partis salafistes de la vie politique égyptienne (anciennement financés par les Saoud) pourtant arrivés bons seconds, après les Frères musulmans, lors des élections découlant de la révolution de 2011.

MBS insuffle en fait des changements profonds dans son pays soumis à l’application stricte de la charia islamique.

Comme en Égypte, les programmes scolaires sont amendés. Ils vont davantage dans le sens de la tolérance, et les contenus antisémites et anti-israéliens en sont peu à peu supprimés. Sous la pression du jeune prince, le discours religieux est également en train d’évoluer. Cheikh Abdulaziz al-Sheikh, le grand mufti d’Arabie saoudite, déclare à présent que la religion doit se disséminer par les mots, et non par le sabre.

En septembre 2020, l’Imam de la Grande Mosquée de La Mecque, Abdulrahman al-Sudais prononce un sermon prônant le dialogue et la bienveillance envers les non-musulmans, et fait même référence aux Juifs. Il est certes critiqué par les plus radicaux, mais soutenu et protégé par MBS.

Um Haroun (Mère d’Aaron), une série télévisée saoudienne diffusée en 2020 sur une chaîne publique du royaume, MBC, montre enfin des juifs, des chrétiens et des musulmans vivant en harmonie…

Cette tendance, comme les réformes initiées par MBS à l’instar du statut des femmes (droit de conduire, allègement du système de « tutorat », accès aux stades et aux cinémas rouverts…), de la justice, ou encore les accords d’Abraham, s’inscrivent dans la volonté du jeune prince de moderniser son royaume, qui a déjà rompu avec l’organisation islamiste des Frères musulmans. C’est une véritable révolution par rapport aux ambiguïtés passées du royaume avec l’extrémisme des années 1960 jusqu’à 2015.

Parallèlement, au début de l’année 2020, la Ligue islamique mondiale, puissante ONG créée à la fin des années 1970 et très liée au régime saoudien, décide de se désengager et de ne plus financer un certain nombre de mosquées et d’associations salafistes établies à travers le monde.

En revanche, le prince héritier soutient dorénavant dans le royaume, mais surtout à l’étranger, le mouvement appelé le « salafisme madkhaliste », un courant du salafisme quiétiste.

Variante de la pensée islamiste au sein du salafisme au sens large, fondée sur les écrits du Cheikh Rabi' Ibn Hâdi 'Oumayr al-Madkhali, né en 1931, penseur et professeur de l’Université islamique de Médine, cette mouvance avait longtemps été méprisée, marginalisée, voire reléguée au statut d’une secte par le pouvoir saoudien.

Toutefois proche du pouvoir, surtout à partir de 2015, le Cheikh Rabi rejette toute forme de démocratie et se montre très hostile aux Frères musulmans et aux salafistes djihadistes de Daesh et Al-Qaïda. Il s’oppose catégoriquement à l’idée de révolte ou d’un renversement du pouvoir pour ne pas alimenter la fitna (la division des musulmans).

Foncièrement quiétiste, la doctrine madkhaliste défend une soumission totale au wali al-amr, le « détenteur de l’autorité », et prône dès lors l’allégeance et le respect absolu à l'autorité politique en place, quelle qu’elle soit. En théorie donc, ces mouvements se réclamant de cette doctrine ne doivent pas se mêler de politique et encore moins faire la guerre. Sauf à la demande expresse du « gouverneur » qu’ils se sont choisis et auquel ils ont prêté serment d’allégeance et de fidélité. Ainsi, le pas est souvent franchi là où les intérêts saoudiens ou émiratis le commandent, comme en Libye pour combattre sous les ordres du Maréchal Haftar, ennemi juré des Frères Musulmans…

On ne combat une idée qu’avec une autre idée. Ainsi, en attendant une hypothétique réforme du sunnisme, le salafisme quiétiste imprime sa marque au Moyen-Orient, sous l’impulsion de MBS et MBZ, face aux courants fréristes et djihadistes.

Certes, la prudence est de rigueur.

En revanche, le salafisme, sous toutes ses formes, n’a pas sa place en Europe. L’État et les instances musulmanes russes l’ont très bien compris puisque le « wahhabisme » est interdit en Russie depuis les années 1990…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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28/03/2021 - Toute reproduction interdite


Le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi salue en arrivant à la cérémonie d'ouverture du nouveau canal de Suez, en Égypte, le 6 août 2015.
© Amr Dalshh/Reuters
De Roland Lombardi