Analyses | 23 juin 2019

Qui était Mohamed Morsi ?

De Emmanuel Razavi
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L’ancien président Egyptien Mohamed Morsi est mort le 17 juin dernier durant son procès, après un malaise. Il était un membre important de l’organisation des Frères Musulmans, matrice du terrorisme islamiste contemporain. Explications. Par Emmanuel Razavi

Le Qatar et la Turquie, sponsors l’Islam politique, ont dénoncé la mort de Mohamed Morsi, qualifié par Erdogan de « martyr ». Il est vrai qu’un ancien président de la République qui meurt durant son procès est un événement qui n’a rien de commun. Pourtant, si plusieurs organisations internationales, à commencer par la Nations Unies et Human Right Watch, s’interrogent avec raison sur les conditions dans lesquelles est survenu son décès, il ne faut pas oublier que l’ex président égyptien n’avait rien d’un humaniste.

Durant son mandat, de nombreux opposants ont été et ostracisés ou arrêtés, des journalistes menacés.

Philosophe, diplomate et patron du Centre international de géopolitique et de prospective analytique (CIGPA), Mezri Haddad est un éminent spécialiste du monde arabe. Il explique : « Mohamed Morsi est arrivé au pouvoir à la suite de la révolution islamo-atlantiste baptisée Printemps arabe, pilotée par Barack Hussein Obama et Hillary Clinton, dans le cadre du grand Moyen-Orient cher aux Bush. Il n'était pas le plus machiavélique ni le plus puissant de la secte des Frères musulmans. C'était plutôt le plus docile et le plus prédisposé à exécuter les ordres du Morchid al-alaa, leur guide suprême. Son atout majeur était sa bénédiction par l'administration américaine. Il a d’ailleurs longtemps vécu aux Etats-Unis, ses deux premiers enfants ayant la nationalité américaine ».

Mohamed Morsi était en effet un pur produit de l’organisation islamiste des Frères Musulmans. Créée en 1928 en Egypte par Hassan al Banna, cette confrérie a pour objectif d’organiser la société autour des valeurs de l’Islam et de la charia. Partisan d’une militarisation extrême, les Frères Musulmans considèrent ainsi que la femme doit être soumise à l’homme, que les chrétiens et les juifs ne doivent pas avoir de postes clés dans l’administration, que l’homosexualité est un péché. Ils encouragent aussi à la dénonciation des « mauvaises pratiques » religieuses. Les Frères - et c’était le cas de Morsi - considèrent qu’un Etat islamique doit répondre aux moindres problèmes des individus. En clair, point de salut pour la société en dehors de l’Islam, leur projet politique correspondant à une sorte de « 1984 » en version religieuse.

Le crédo de la confrérie est le suivant : « Dieu est notre but, le prophète notre chef, le coran notre constitution, le jihad notre voie, le martyre notre plus grande espérance ». Il est utile de rappeler que la « philosophie politico-religieuse » frériste, dont se revendiquait l’ancien président égyptien, a inspiré de nombreuses organisations terroristes, telles Al Qaïda et Daesh. Elle est d’ailleurs considérée par de nombreux spécialistes comme la matrice du terrorisme islamiste contemporain. Il faut enfin avoir à l’esprit que si Morsi et les Frères Musulmans ont pris le pouvoir démocratiquement en Egypte, ils l’ont fait à la faveur du chaos de la révolution, ne respectant presqu’aucun de leurs engagements.

Pour Roland Lombardi, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et fin connaisseur de l’Egypte, « Mohamed Morsi a démontré que les Frères musulmans avait une certaine capacité à prendre le pouvoir. Mais une fois parvenu au sommet de l’Etat, ce fut une autre affaire. Par le biais d’accord secrets, il s’était notamment engagé à ce que l’armée garde la prérogative des affaires internationales, de la sécurité, de la Défense et par-dessus-tout, de l’économie. Ces accords faisaient en quelques sortes office de ligne rouge à ne pas franchir. Tout ce qui concernait le reste, à commencer par les affaires sociales, devait rester dans le pré carré de la confrérie. Très vite toutefois, les Frères ont voulu grignoter les platebandes des militaires. Ce fut là leur erreur, et sans aucun doute la première cause du coup d’Etat organisé par l’armée (…). En clair, on peut dire que si Morsi respectait Sissi, musulman pratiquant, il a essayé, dans les faits, de le flouer. Dans le domaine sécuritaire notamment, il a voulu répliquer le même processus qu’en Turquie en évinçant peu à peu les militaires de tous les rouages de l’Etat. Il a ainsi procédé à des purges dans la police par le biais de mise à l’écart ou de limogeages, lesquels ont amené à des failles sécuritaires importantes qui ont servi les intérêts des groupes salafistes. Une autre erreur de Morsi a été de vouloir prendre en main de domaine économique, là-aussi tenu par l’armée ».

Amateurisme politique

Pour Roland Lombardi, « il faut bien comprendre que Morsi n’était pas le premier choix des Frères Musulmans. C’est un second couteau, un apparatchik choisi par défaut. Alors que l’Egypte faisait face à de nombreuses pénuries, notamment celle du fioul, il s’est montré inapte à faire face, car il n‘avait pas la moindre idée de ce qu’étaient les affaires de l’Etat. Ne sachant pas s’entourer, n’ayant aucun conseiller et haut fonctionnaire digne de ce nom dans son environnement proche, il n’a été à la hauteur d’aucun défi, ce qui a eu pour effet, là encore, de tendre ses relations avec l’armée. Durant sa présidence, presque tous les textes proposés à l’assemblée nationale égyptienne avaient un lien avec la charia, ce qui en dit long ».

Une analyse partagée par Mezri Hadad, qui poursuit : « Morsi et son gouvernement ont fait preuve d'amateurisme politique et d'incompétence. Sur le plan social, économique, sécuritaire et diplomatique, l'Egypte a connu entre juin 2012 et juillet 2013 une régression vertigineuse. Sur le plan sécuritaire, le pays a été victime d'une vague d'attentats dont les chrétiens ont été la principale victime. Mais la goutte qui a fait déborder le vase a été la question très sensible du Sinaï. Sous la houlette d’Obama et dans le cadre d'un plan secret, une large partie du Sinaï devait être rétrocédée aux Palestiniens du Hamas pour constituer un Etat géographiquement cohérent, eu égard à sa contiguïté avec Gaza. Ce plan arrangeait Obama - qui aurait été le premier président américain à résoudre la question palestinienne - certains Palestiniens, et même Israël. Mais pour l'armée égyptienne, c'était une ligne rouge. D'où la déstabilisation des Frères musulmans en 2013, puis la campagne d'éradication engagée à leur encontre. Le point d'orgue a été les grandes manifestations de juin-juillet 2013, lors desquelles près de 30 millions d'Egyptiens sont descendus dans la rue pour exiger le départ de Morsi ».

Morsi avait été arrêté et condamné à 45 ans de prison pour incitation à la violence, terrorisme et espionnage au profit de l’émirat du Qatar, inconditionnel soutien de la confrérie islamiste. Maintenu à l’isolement depuis six ans, il avait perdu la vue. Pour ses soutiens, le pouvoir égyptien serait responsable de sa mort. A Istanbul, des milliers de personnes ont ainsi participé à une prière funéraire à sa mémoire.

Quelles que soient les causes de son décès, la confrérie islamiste - présente dans plus de 70 pays - n’en a pas fini de l’instrumentaliser.

23/06/2019 - Toute reproduction interdite


Un manifestant anti-Morsi s'enchaîne pour symboliser le règne des Frères musulmans, sur la place Tahrir au Caire le 30 novembre 2012.
Asmaa Waguih/Reuters
De Emmanuel Razavi

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