Sébastien Laye est économiste de formation et entrepreneur en Europe et aux États-Unis. Il chargé de traiter les questions monétaires et de politiques économiques pour l'Institut Thomas More. Il analyse les conséquences que pourrait avoir le Coronavirus sur l'économie.

                                                    Propos recueillis par Souleiman Sbai.

GGN : Quel sera l'impact économique de cette pandémie mondiale sur la croissance française ?

Sébastien Laye : Il faut d'abord remettre les choses dans leur contexte : avant même la pandémie, notre économie à l'instar de l'économie mondiale, était en phase de ralentissement et s'acheminait vers la récession. Au dernier trimestre 2019, la croissance fut de -1% et pour le premier trimestre 2020, une stagnation à 0% était attendue. Dans ce contexte, les options étaient assez ouvertes pour 2020 mais une récession était probable (définie comme une succession de deux trimestres de croissance négative du PIB). La crise épidémique initialement chinoise avait déjà causé un impact fort sur nos chaines d'approvisionnement et une contraction de l'activité touristique et hôtelière, mais cet impact demeurait limité à quelques dixièmes de points de croissance.

Avec désormais le cœur de la pandémie se trouvant en Europe et des mesures de confinement pour au moins un mois, c'est l'essence même de notre économie qui est à l'arrêt : les commerces et boutiques, qui ont l'obligation de fermer, mais également un consommateur largement confiné chez lui et réduit aux seuls achats alimentaires ou à distance.

Le premier effet peut être évalué : quand un commerce perd un mois de chiffre d'affaires qui devient nul, c'est 7-8% de contraction de « son PIB » qu'il génère à titre individuel. En réalité, c'est un peu plus car sans revenus on peut imaginer que lui-même réduise sa consommation.

Parallèlement, d'autres entreprises ne ferment pas mais voient leur chiffre d'affaires se réduire. En moyenne, une entreprise en France 2020 va perdre 50% de son chiffre d'affaires entre le 15 Mars et le 15 Avril, soit une contraction de 3,5 à 4% du PIB.

En pariant sur un confinement limité à un mois, le gouvernement français prévoit une contraction de la croissance française à -1% (en 2009 notre économie s'était contractée de presque 3%) et un déficit de 3,9% du PIB en prenant en compte le plan d'aide de 45 milliards d'euros. Cette prévision présente un double défi qui la rend irréaliste : elle suppose que le plan compensera l'essentiel des interruptions d'activité, mais aussi (en admettant que l'interdiction d'ouverture des commerces prenne fin le 15 avril) qu'au lendemain du confinement, les entreprises et les consommateurs vont reprendre une activité normale.

Nous savons d'ores et déjà que cela ne sera pas le cas car le consommateur va ajuster son comportement dans un climat de peur sanitaire (le virus ne sera pas vaincu avant plusieurs mois) et surtout d'incertitude économique. Ainsi à la crise sanitaire va succéder une crise économique de plusieurs mois, bien au-delà de l'éradication du virus. Ce choc exogène et brutal est en train de révéler toutes les fragilités de notre économie et du château de cartes construit par la Banque Centrale Européenne, qui a simplement abreuvé de liquidités des marchés spéculatifs.

Nous ne sommes ainsi pas à l'abri d'une crise financière et de liquidités qui viendrait alimenter la crise économique (on observe déjà de graves problèmes de fonctionnement sur les marchés) en une boucle rétroactive.

Conclusion : la France s'achemine vers une croissance négative d'au moins trois points.

Pour remettre les choses dans une perspective plus politique, toute la modeste croissance du PIB sous le quinquennat Macron sera annulée. La dette elle devrait s'envoler au-delà de 130% du PIB, le même niveau que celui des Italiens depuis 2011.

GGN : Quelles mesures économiques pourraient relancer l'activité ?

Sébastien Laye : Les interventions publiques sont à l'heure actuelle d'une triple nature. Premièrement, alors qu'on nous serine depuis quelques temps que la politique monétaire ne peut tout faire, on assiste à des interventions massives des banquiers centraux pour soutenir le système financier mais aussi les dettes des Etats : la Banque Centrale Européenne vient par exemple d'annoncer un nouveau programme d'assouplissement quantitatif de 750 milliards d'euros, pour racheter sur les marchés des dettes publiques et des obligations privées. Certes, on tente ainsi de juguler l'apoplexie du système financier, mais on reproduit aussi les mêmes erreurs monétaires commises depuis dix ans.

Deuxièmement, afin d'éviter l'enrayement du crédit aux entreprises, tous les Etats mettent en place un programme de garantie bancaire : 350 milliards d'euros en France, 500 en Allemagne.

Enfin, on a un volet d'aides plus directes : en France, des reports de charges et imposition, une allocation pour les indépendants, aux Etats-Unis une aide directe de 1000 dollars pour tous les ménages (sauf les plus aisés) qui devrait arriver sur les comptes des américains d'ici deux semaines.

Dans ce cadre-là, le gouvernement français envisage aussi des prises de participations ou aides financières à des entreprises présentant un risque systémique comme Air France ou Renault. Il me semble que pour l'instant les Etats réagissent à l'urgence de la crise sanitaire et de l'effondrement économique sur un mois, mais les scories de la crise seront beaucoup plus profondes : les simples reports de charges et de loyers ne fonctionneront pas face à des chiffres d'affaires nuls, il faudra donc des annulations et des moratoires/jubilés sur certaines dettes.

Tout le poids de notre Etat Providence obèse en termes de prélèvements obligatoires (46% du PIB, un niveau qui n'a pas changé d'un iota depuis l'élection de Macron) devient encore plus insupportable dans un tel contexte. Il faudra donc accélérer sa restructuration et que les banques centrales en liaison avec les Etats cessent de financer l'économie des marchés : je préfèrerai à un certain point sortir de ces politiques monétaires folles, mais quitte à créer de la monnaie, autant le faire pour financer de vrais programmes d'infrastructures, de constructions ( HLM, hôpitaux), à l'initiative du privé mais avec l'orientation stratégique des Etats et le financement direct de la BCE. Dans les faits, ces jours-ci, les banques centrales sont de toute façon en train de monétiser les dettes des Etats.

GGN : La coordination économique européenne est-elle indispensable pour endiguer efficacement cette crise ?

Sébastien Laye : Elle n'a pas lieu dans les faits, en tout cas pas entre gouvernements. L'Europe, se montre divisée, à nouveau. Aucune solidarité n'a joué et les Français, souvent les premiers pour se gausser des autres, ont même osé donner des leçons à l'Italie, qui a reçu plus d'aide de la Chine que de ses partenaires européens, qui eux-mêmes sont aujourd'hui dans une situation analogue. À cet égard, cette crise marque la fin de l'état d'esprit européen. Le seul élément tangible de la construction européenne c'est la Banque Centrale Européenne. Elle seule a une vision d'ensemble et non compartimentée du continent. Mais une fois la crise sanitaire et l'urgence économique surmontée, il va nous falloir faire face à une récession de quelques trimestres, et le redressement de nos économies post-crise mériterait cette coordination. Or, on constate une absence évidente d'outils pour intervenir et de volonté au niveau européen. Encore une fois, nous sommes contraints à espérer un changement de doctrine de la part de la BCE pour plus efficacement stimuler l'économie européenne. En attendant, il ne sert à rien d'attendre Bruxelles comme on attendrait Godot : les mesures d'urgence seront forcément nationales. D'autant plus qu'au niveau strictement politique, les leaders européens devront s'atteler à la redéfinition de leur relation avec la Chine....

GGN : Quels sont les secteurs les plus impactés par le ralentissement économique, comment les aider ?

Sébastien Laye : Il y a quinze jours, j'aurais parlé de l'hôtellerie et du tourisme : les premiers chiffres sur les croisières ou les hôtels, du mois de Février, marquent un affaiblissement de leur activité avec par exemple la perte des touristes chinois (avant l'écroulement total en Mars). On aurait pu citer aussi quelques industriels souffrant de la rupture des chaines d'approvisionnement avec la Chine ou bien évidemment les compagnies aériennes ou de transports qui sont rentrés dans une période d'hibernation de deux mois. Mais depuis trois jours, force est de constater que c'est l'ensemble de l'économie qui est concernée par le confinement et l'écroulement de l'activité économique. À vrai dire, comme un gouvernement ne peut pas soutenir tous les secteurs et les entreprises de toute taille, des choix seront à faire : nous devrions nous concentrer sur les commerces, restaurants et la masse d'indépendants...Les plus grandes entreprises arrivent à maintenir une activité minimum par le télétravail et par ailleurs seront capables de s'adapter dans la période post crise.

19/03/2020 - Toute reproduction interdite


Les bureaux d'enregistrement d'Air France désertés à l'aéroport de Paris Charles de Gaulle, suite à l'épidémie de coronavirus (COVID-19), à Roissy-en-France, France 16 mars 2020
Benoît Tessier / Reuters
De GlobalGeoNews GGN