Une nouvelle Guerre froide entre les États-Unis et la Chine a déjà commencé dans le monde, et particulièrement en Asie. Un conflit ouvert entre l’« hyperpuissance » de la fin du XXe siècle et Pékin, la puissance mondiale montante, est à exclure… pour l’instant. De toute évidence, seront privilégiées une guerre économique et technologique, des provocations et des intimidations et une cyberguerre. En somme : un conflit de rapports de force. Dans ce contexte, la France doit avoir ses propres objectifs et défendre son indépendance et ses seuls intérêts stratégiques. Mais comment ?

L’édito international de Roland Lombardi

La puissante thalassocratie américaine et ses alliés anglo-saxons sont confrontés à une montée en puissance inexorable de la Chine. Dans le monde, et bien sûr en Asie. Pékin a déjà dépassé son rival américain sur les plans économique et financier. Au plan militaire, c’est Washington qui garde encore l’avantage. Mais les Chinois sont en train de dépasser la puissante US Navy en termes quantitatif et en nombre de bâtiments de guerre (297 navires pour les USA en 2020, contre 360 pour la PLAN, la marine chinoise, avec une estimation de 400 bâtiments d’ici 2025). Ce n’est toutefois pas encore le cas sur le plan qualitatif. Même si Pékin construit et met en service de nombreux nouveaux bâtiments chaque année et qu’elle améliore sa technologie dans ce domaine. Pour l’heure, elle ne possède que 2 porte-avions (pièce maîtresse pour tout conflit naval moderne), un autre en construction, et un quatrième d’ici 2030. L’objectif étant d’atteindre les six porte-avions le plus rapidement possible puisque les États-Unis en ont déjà 11 en activité.

Un autre élément souvent négligé est à prendre en compte : la réserve stratégique chinoise (réserve de pétrole en cas de crise grave), était estimée encore il y a quelques années à seulement 7 jours ; aujourd'hui - guerre de l’information oblige - il est aujourd'hui impossible d’avoir des chiffres fiables . Tant que cette réserve stratégique chinoise sera inférieure à celle des États-Unis (plus de 6 mois), tout conflit ouvert est à exclure.

Ainsi, une nouvelle Guerre froide se met en place, avec des provocations et des intimidations de part et d’autre, des pressions et des tensions, et éventuellement une cyberguerre.

C’est pourquoi Donald Trump avait ouvert les hostilités, avant qu’il ne soit trop tard, avec une guerre économique sans précédent contre Pékin. Un peu à l’image de ce qu’avait fait Reagan – avec succès – avec l’URSS, mais aussi contre le Japon dans les années 1980.

De l’autre côté, depuis « l’ Art de la Guerre » de Sun Tzu, c’est bien connu, les Chinois préfèrent gagner les guerres sans livrer bataille. Ils comptent patiemment pour cela sur l’épuisement de l’Empire américain, qui à leurs yeux est déjà sur le déclin. Ils peuvent également s’appuyer sur leur extraordinaire puissance financière, leurs lobbies, leur influence et surtout leur présence de plus en plus prégnante dans les économies américaine et occidentales, pour calmer toute velléité de l’adversaire.

Quoi qu’il en soit, Pékin continue de développer méthodiquement son hégémonie financière mondiale et pousse ses pions dans le Pacifique, devenu le centre du monde pour le commerce et sur le plan géostratégique.

Et la France dans tout ça ?

Dans ce contexte international, la France est de plus en plus isolée en Europe et a été récemment « trahie » par son « grand ami » américain dans l’affaire des sous-marins australiens parallèlement à la création de l’AUKUS – partenariat stratégique entre les USA, la Grande-Bretagne et l’Australie – et le renforcement du QUAD (dialogue de sécurité quadrilatéral entre les Américains, les Japonais, les Indiens et les Australiens) par Washington.

Son éviction brutale d’Australie est l’occasion pour Paris de redéfinir sa stratégie et revenir à une souveraineté et une indépendance totale dans ses relations au monde.

Il faut impérativement que la France cesse de s’aligner systématiquement sur la politique étrangère américaine. Puisque nos partenaires européens rechignent à construire une défense et une industrie militaire européenne, préférant la protection de l’OTAN et des États-Unis, les Français devraient plutôt, avant qu’il ne soit trop tard, se recentrer et ne compter que sur eux-mêmes. En faisant passer notamment leur budget de la défense à 3% du PIB et en consolidant leur industrie militaire commune, tout en y excluant tous les composants américains et ainsi n’être plus soumis aux procédures ITAR (norme américaine de régulation du matériel militaire). Paris doit développer et muscler ses services de renseignement et vendre ses armes à qui bon lui semble, en ignorant les diktats européens ou américains.

La Méditerranée demeure pour la France sa priorité stratégique. C’est pourquoi elle doit accélérer et renforcer ses partenariats voire ses alliances bilatérales, au-delà de toutes considérations commerciales, morales ou idéologiques – droits-de-l’hommisme –, avec tous les pays de la région qui nous aideront à trouver des solutions à la crise migratoire et qui sont sincèrement engagés contre l’islam politique et le djihadisme. Comme elle doit se rapprocher enfin de Moscou, qui est sur cette même ligne stratégique en Méditerranée et au Moyen-Orient. Cela nous éviterait notamment notre éviction programmée de l’Afrique par les Russes après nos refus successifs de la main tendue de Poutine et nos sanctions votées contre son pays … pour faire plaisir aux Américains ! Par ailleurs, la Russie possède une grande façade en Asie et l'Océan Pacifique (Vladivostok). Ainsi, laissons les anglo-saxons face aux Chinois et jouons notre propre partition. Afin de protéger et sécuriser sa zone économique exclusive de 11 millions de kilomètres carrés – la deuxième du monde –, principalement dans le Pacifique, la France serait donc bien inspirée d’approfondir ses relations avec le géant indien pour contrebalancer les influences et les éventuelles menaces chinoises. Et pas, comme c’est trop souvent le cas, seulement sur le plan commercial !

La coopération militaire avec Dehli doit être renforcée. L’Inde a déjà signé un contrat avec Paris pour la livraison de 35 Rafale ; elle souhaite également moderniser sa marine. Elle serait d’ailleurs intéressée par nos fameux sous-marins non-vendus à l’Australie…

Au final, n’oublions pas non plus que l’Inde de Modi fut l’un des rares pays à nous soutenir – avec l’Égypte de Sissi, l’Arabie saoudite de MBS et les Émirats arabes unis de MBZ – lors de la campagne anti-française orchestrée dans le monde arabo-musulman par la Turquie et « nos chers amis » du Qatar après la rediffusion des caricatures de Charlie Hebdo, l’année dernière…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Vue de la chaîne de montage des avions de combat Rafale de l'Indian Air Force à l'usine de l'avionneur Dassault Aviation à Mérignac 8 octobre 2019.
© Regis Duvignau/Reuters
De Roland Lombardi