Outre Dassault et son Rafale, nombreuses sont les sociétés françaises, civiles ou militaires (Airbus, Veolia, Safran, Air Liquide…), à avoir également décroché d’importants contrats à l’issue du déplacement de deux jours du Président Macron aux Émirats arabes unis (EAU), au Qatar et en Arabie saoudite. Si c’est un franc succès pour la diplomatie économique de Paris, la France ne doit pas pour autant négliger la géopolitique…

L’édito international de Roland Lombardi

Une fois n’est pas coutume, il faut saluer le succès, surtout sur le plan commercial, de la visite d'Emmanuel Macron aux Émirats Arabes Unis (EAU), au Qatar et en Arabie saoudite.

Les contrats militaires signés comprennent notamment 80 Rafale F4 - soit 14 milliards d’euros, « Le plus gros contrat pour l'industrie de défense française de l'histoire » –, 12 Caracal aux EAU (un milliard d'euros) et 26 hélicoptères à l’Arabie saoudite dont 20 H145 et 6 H160, accompagnés d’autres accords commerciaux et de coopération importants dans le civil, passés avec les deux États. En l’occurrence, dans le tourisme ou la culture mais surtout dans les secteurs d'avenir comme l'hydrogène, les solutions décarbonées, l'intelligence artificielle, le quantique, le spatial… pour un montant global de plusieurs dizaines de milliards d’euros.

Tout ceci est une formidable aubaine, en termes de retombées, pour l'industrie française et les centaines de milliers d’emplois qui y sont liés. Et indéniablement, c’est un succès politique et international pour Emmanuel Macron.

Et la (géo)politique dans tout ça ?

De toute évidence, cette belle moisson commerciale française est d’abord la conséquence du désengagement relatif américain de la région, plus marqué depuis la nouvelle administration démocrate de Joe Biden, qui est clairement plus hostile idéologiquement aux autocrates de la zone. Emmanuel Macron a su profiter de ce contexte géopolitique en pleine mutation, et c’est très bien, il faut le reconnaître.

À l’inverse de ses prédécesseurs François Hollande, Nicolas Sarkozy et même Jacques Chirac, le président Macron, plus pragmatique et cornaqué par son ministre des Affaires étrangères, le réaliste Jean-Yves Le Drian – le meilleur VRP de l’industrie d’armement française depuis ces dernières années –, a su maintenir, en dépit des erreurs du passé et des pressions diverses, de bonnes relations assez équilibrées avec les dirigeants des trois États clés dans le Golfe que sont les EAU, l’Arabie saoudite, et leur rival, le Qatar.

Après une période de flottement et d’adaptation, le Président français a su faire passer progressivement en priorité les intérêts de la France – certes encore et d’abord économiques – avant les « valeurs » ou les intérêts de certains lobbies pro-Qatar et encore très influents à Paris.

Restant à distance des crises et des rivalités opposant l’Entente Le Caire-Riyad-Abou Dhabi et l’Axe Doha-Ankara, Macron a compris que la diplomatie, surtout dans cette région où elle est essentiellement basée sur le commerce, nous avait conduit à de nombreuses erreurs dans le passé concernant nos intérêts strictement géostratégiques et sécuritaires.

Il a également appréhendé l’évolution politique, sociétale et économique dans ces pays, et au-delà dans la région, tout en comprenant les attentes et l’état d’esprit d’une nouvelle génération de dirigeants comme MBZ ou MBS. Considérant, à juste titre, que le bloc Arabie saoudite-EAU-Égypte (qui est aussi un grand partenaire commercial et stratégique), en passe par ailleurs de prendre le dessus sur ses rivaux turcs et qataris, étaient un rempart face au terrorisme et à l’islam politique, qui sont les principales menaces sur notre propre sol, la France s’est de plus en plus tournée vers Abou Dhabi. D’autant que les EAU, sorte de nouvelle République de Venise du Moyen-Orient, modèle pour MBS, fer de lance contre les Frères musulmans et nouvel allié d’Israël, est assurément le partenaire le plus important et le plus sincère pour Paris. Depuis 2009, un accord de défense avec la France a été signé et une base française est installée à Abou Dhabi.

Idem avec l’Arabie saoudite. Rappelons d’abord que l’Arabie de MBS n’est plus du tout l’Arabie d’avant 2015, comme le rappelle dans une récente tribune le fin connaisseur du Golfe, Arnaud Lacheret, directeur de la French Arabian business School. Le sulfureux et jeune prince héritier, qui s’apprête à succéder à son père, a totalement révolutionné le système politique saoudien et la stratégie régionale du royaume dans la région, en luttant notamment et de manière inédite, sur son propre sol comme à l’extérieur, contre le salafisme jihadiste et le plus radical. En rencontrant directement le 4 décembre dernier à Djeddah le futur roi d’Arabie, boudé par toutes les Chancelleries occidentales depuis l’affaire Khashoggi, Macron lance un signal fort et positif lui permettant au passage de revenir dans le jeu sur les dossiers yéménites et surtout libanais. Paris semble avoir enfin compris que les leçons de morale ne faisaient pas bon ménage avec la Realpolitik !

Avec le Qatar, le président français n’est plus dupe. Il a compris aussi que « nos chers amis du Qatar » jouaient souvent contre nous et de manière sournoise sur de nombreux dossiers (Syrie, Libye, Méditerranée orientale…).

N’oublions pas que les manifestations islamistes anti-françaises d’il y a quelques mois dans le monde arabe, suite à la re-publication des caricatures de Charlie, étaient fomentées par les services secrets turcs et financées par le petit émirat. Tandis que courageusement, Le Caire, Riyad et Abou Dhabi nous ont apporté publiquement leur soutien à cette occasion comme après l’assassinat de Samuel Paty, alors que certains de nos alliés occidentaux les plus fidèles nous ont lâchés pitoyablement, nous reprochant notre laïcité !

Lors de sa rencontre avec l’émir Al-Thani, Emmanuel Macron a salué le rôle joué par le Qatar dans l’évacuation de 258 Afghans menacés par les Talibans. Il a aussi abordé les questions de la lutte contre le terrorisme et du financement du culte musulman en France, insistant sur « la nécessité de protéger la pratique religieuse de toute forme d’instrumentalisation ».

C’est un début, une prise de conscience certes timide, mais nous sommes encore loin du conditionnement de nos bonnes relations avec Doha par l’arrêt total du soutien financier de l’émirat aux Frères musulmans, principaux vecteurs du « jihadisme d’atmosphère » (Gilles Kepel) dans nos sociétés, et encore présents sur le territoire français alors qu’ils devraient être interdits et inscrits, comme en Autriche et dans de nombreux autres pays, sur notre liste des organisations terroristes…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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06/12/2021 - Toute reproduction interdite


L'émir du Qatar, Sheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, rencontre le président Emmanuel Macron à Doha, le 3 décembre 2021.
© Qatar News Agency/Handout via Reuters
De Roland Lombardi