Culture | 3 décembre 2020

Quelle Figure pour la République ?

De Stéphanie Cabanne
3 min

 

Elles font partie de notre patrimoine commun et nous sont familières au point qu’on finirait presque par oublier leur origine et leur sens véritable. Qu’il s’agisse de la Liberté peinte par Delacroix ou de Jeanne d’Arc, les figures de la République opèrent un retour en force. Est-ce le signe que les Français -  au cœur d’une période anxiogène - aspirent à puiser dans leurs racines historiques ?

                                                                         Par Stéphanie Cabanne

Deux figures féminines se détachent au milieu des innombrables symboles proposés au fil des siècles pour incarner la France, l’une et l’autre réactivées à l’époque romantique. Depuis, elles n’ont cessé d’être l’objet de récupérations successives, au gré des soubresauts de l’histoire.

La première, la Liberté, guidant le peuple dans le célèbre tableau peint par Delacroix en 1830, n’a pas été inventée par lui, mais il l’a radicalement modernisée. Allégorie lisse et sereine sous la Révolution, elle est devenue sous son pinceau une femme du peuple vigoureuse et combattante. Épouvantés par cette allégorie de chair et de sang qui ravive le souffle de la Révolution de 1789, les critiques du Salon de 1831 la qualifièrent de « poissarde » et de « courtisane de bas étage ». Les figures qui l’entourent sont des archétypes auxquels chacun peut s’identifier : l’ouvrier, le représentant de la classe moyenne, l’enfant, promesse d’avenir - qui inspira son Gavroche à Victor Hugo. Quant au drapeau tricolore, il pouvait rallier républicains et bonapartistes.

En effet, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, Delacroix n’avait rien d’un républicain et il abhorrait les foules émeutières. Fils d’un maréchal d’Empire, il a conservé ses convictions bonapartistes toute sa vie. Le peintre n’a pas pris part à la lutte. Pourquoi peignit-il alors, cette barricade ? Par opportunisme sans doute : n’ayant pas la chance d’être rentier comme son camarade Géricault, il se devait de plaire au roi Louis-Philippe pour obtenir des commandes. Et peut-être a-t-il également compris la formidable aspiration du peuple à la liberté.

C’est par un ironique retournement de l’histoire que son tableau - après avoir été remisé une bonne partie du XIXe siècle car jugé trop séditieux -  est devenu l’image de toutes les révoltes, de la Révolution de 1848 aux Gilets jaunes. La Liberté de Delacroix est aujourd’hui détournée jusqu’à l’épuisement, à la une des magazines, dans la publicité, dans l’art contemporain et le street art. Peinte par un bonapartiste pour célébrer l’avènement d’une monarchie constitutionnelle, elle est l’exemple même de l’œuvre qui échappe à son auteur.

Certains lui préfèrent la figure de Jeanne d’Arc qui connut un engouement au même moment. À son avènement en 1830, Louis-Philippe comprit la nécessité de réconcilier les Français, lassés par des décennies de bouleversements politiques. Le roi des Français transforma le château de Versailles en musée « dédié à toutes les gloires de la France » et commanda à sa fille Marie d’Orléans une statue de Jeanne d’Arc. Son effigie de marbre représente la pucelle d’Orléans les yeux baissés vers un Anglais gisant au sol, tenant son épée comme un crucifix. Jeanne d’Arc devint le modèle de la compassion et de la piété. Des centaines de reproductions ornèrent les églises de France et les intérieurs des particuliers.

Cependant, après avoir été le symbole de la réconciliation nationale, l’héroïne médiévale devint l’enjeu des divisions qui secouèrent la France. Républicains et catholiques conservateurs se la disputèrent à partir de la défaite de 1871. Tandis que Monseigneur Dupanloup œuvrait dès 1870 pour sa canonisation, le socialiste Lucien Herr écrivait « Jeanne est des nôtres, elle est à nous ».

Les Républicains défendaient une Jeanne d’Arc laïque, sujette à de simples hallucinations, et dénonçaient l’Église coupable de l’avoir abandonnée. Après la perte de l’Alsace-Lorraine, le régime de la IIIe République commanda des statues pour orner les places de France, la montrant cette fois combattante, à cheval, symbole de courage et de patriotisme.

Les présidents de la Ve République continuent de l’honorer. Presque tous se sont rendus à la fête que la ville d’Orleans organise encore chaque année pour célébrer sa libération en 1429. Désireux de ne pas abandonner cette figure majeure de l’histoire de France au Rassemblement National, ils y prononcent des discours d’unité dans la tolérance. Le déplacement récent d’Emmanuel Macron témoigne de la vitalité de cet attachement.

Pour l’historien médiéviste Olivier Bouzy, directeur du Centre Jeanne d’Arc à Orléans, il n’y a rien d’étonnant à cela : « Même si on n’est pas actuellement en guerre, on peut dire qu’on est en crise, donc la réactivation du symbole, qui avait été laissé de côté tant que la France était en paix, montre que les Français sont déboussolés et cherchent à se reformer une identité commune. »

 

26/11/2020 - Toute reproduction interdite

 

 

 

 


Statue de Jeanne D'Arc dans une église de France
De Stéphanie Cabanne

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