L’Etat hébreu vient de signer avec les Emirats arabes unis et le Bahreïn un accord de paix historique. Les plaques tectoniques de la géopolitique du Moyen-Orient sont en train de bouger. De nouveaux partenariats, des retournements d’alliance et des blocs se forment. Désormais, deux axes se font face : l’axe Israël, EAU, Egypte et Arabie saoudite contre celui formé par Ankara, Doha et les Frères musulmans, dont la République islamique d’Iran vient de se rapprocher.  

                                                                             L’analyse de Roland Lombardi.

En vertu de l’adage de la realpolitik « l’ennemi de mon ennemi est mon ami», de nombreux spécialistes et diplomates expliquent que la normalisation des relations entre l’Etat hébreu et les pays du Golfe ainsi que la signature de l’«accord d’Abraham» entre Israël, les Emirats arabes unis et Bahreïn sont la conséquence directe de la menace iranienne, ces trois Etats faisant face à un ennemi commun. Or, si cet élément est bien évidemment à prendre en considération, ces analyses sont en partie fausses ou du moins très incomplètes.

Comme l’ont rappelé certains diplomates émiratis, pour Abu Dhabi, il ne s’agit en aucun cas d’un accord contre l’Iran. Certes, les Emirats et l’Iran ne sont pas les meilleurs amis du monde, mais leurs relations complexes ne permettent pas de les définir comme les pires ennemis. Bien au contraire. Pour preuve, n’oublions pas que les Emirats ont toujours craint une victoire des islamistes et des Frères musulmans syriens à Damas. Dans cette perspective, Abu Dhabi a été un allié objectif de Téhéran, soutien stratégique et historique de la Syrie des Assad. Durant le conflit syrien, et en dépit des sanctions internationales frappant le pays, ce sont des pétroliers émiratis qui ont fourni l’Etat syrien en hydrocarbures iraniens... En 2018, les EAU ont rouvert leur ambassade et usent aujourd’hui de toute leur influence pour la réintégration de la République arabe syrienne au sein de la Ligue arabe.

Ne perdons pas également de vue qu’Abu Dhabi a permis à l’économie iranienne de tenir et même de contourner l’embargo puisque de nombreux produits asiatiques et occidentaux disponibles aujourd’hui dans les commerces iraniens ont été importés via des ports émiratis... De plus, le secteur bancaire et immobilier de Dubaï aurait également sauvegardé les avoirs financiers de certains dignitaires du régime des mollahs...

De fait, comme le rappelle si justement la grande spécialiste de l’Iran Amélie Chelly, les EAU peuvent même, dans un avenir proche, devenir un nouveau canal de discussion secret (car il en existe déjà d’autres...) entre Jérusalem et Téhéran !

En réalité, l’intégration sous nos yeux de l’Etat hébreu au bloc Egypte/EAU/Arabie saoudite a d’autres objectifs stratégiques. Car Mohammed Ben Salmane et surtout Mohammed Ben Zayed, respectivement les princes héritiers saoudien et émirati, ont aussi et surtout besoin de Jérusalem pour faire obstacle à la Turquie frériste d’Erdogan. On l’a vu ces dernières années, sur la scène régionale, les EAU s’opposent systématiquement à Ankara. Ils font tout leur possible pour que les Turcs ne s’installent ni en Irak, ni en Syrie, ni en Libye. Dernièrement, les Emirats (comme Israël) viennent d’apporter leur soutien à la Grèce et à Chypre. Les EAU ont depuis longtemps interdit la confrérie des Frères musulmans et sont impitoyables avec leurs adeptes, ce qui explique la mise au ban du Qatar en 2017. De son côté, l’Etat hébreu perçoit aussi les manœuvres de la marine turque en Méditerranée orientale comme invasives et dangereuses. Quant au soutien de l’AKP d’Erdogan au Hamas frériste, il ne peut que déplaire aux Israéliens...

Rapprochement entre la Turquie et le Qatar avec l’Iran, pour quoi faire ?

Dans ce contexte, nous avons assisté ces derniers mois à un rapprochement de plus en plus clair de Doha et Ankara avec Téhéran. En effet, devant la constitution du bloc que nous venons d’évoquer, composé de l’Egypte, l’Arabie saoudite, les EAU et Israël, soutenu par Trump, la Turquie et le Qatar, très isolés à l’international, semblent s’être réconciliés avec l’Iran, lui aussi très esseulé. Ankara, Doha et Téhéran étant d’ailleurs les trois capitales musulmanes à s’opposer et condamner avec véhémence l’ « accord d’Abraham ». L’antisionisme constituant l’un des piliers idéologiques des fondamentalistes iraniens mais également des Frères musulmans, la normalisation des relations entre Arabes et Israéliens ne pouvait être qu’un élément de convergence stratégique. Surtout que pour la Turquie et l’Iran, la lutte contre l’Etat juif et la cause palestinienne sont leurs principales cartes de visite dans le monde arabe. Cette évolution géopolitique régionale est donc, pour ces deux Etats, une opportunité de miser sur une éventuelle colère de la rue arabe afin de développer davantage leur influence. Or, ce subterfuge ne fonctionne plus. On l’a vu, il y a eu très peu de manifestations populaires dans le monde arabe pour dénoncer cette normalisation. Les aspirations des jeunesses arabes sont autres à présent. De même, pour des raisons historiques, idéologiques et religieuses, la Turquie « néo-ottomane » d’Erdogan et l’Iran, perse et chiite, ont mauvaise presse chez les Arabes. Le président turc et le guide suprême iranien ne sont populaires que chez les islamistes !

Par ailleurs, au regard de ces dernières années, notamment en Syrie où la Turquie et le Qatar étaient de farouches adversaires de l’Iran, cette nouvelle « alliance » pourrait ressembler au mariage de la carpe et du lapin. La rivalité perso-turque étant légendaire et ancestrale.

Or, il faut rappeler que, bien avant les succès électoraux du « frère » Erdogan à la fin des années 1990, c’est la révolution islamique d’Iran de 1979, bien que chiite, qui fut le grand modèle opérationnel et de victoire pour les Frères musulmans, organisation créée en 1928.

Inversement, Khomeini aurait dans sa jeunesse, rencontré à plusieurs reprises Hassan el-Banna, le fondateur de la confrérie sunnite, et s’est alors grandement inspiré de son organisation pour ses propres ambitions et projets politiques...

Qui peut remporter la partie ?

Le nerf de la guerre, c’est bien connu, est l’argent. Et tous les pays de la région, notamment les principaux protagonistes des deux axes qui se font face à présent, souffrent toujours énormément des conséquences économiques de la crise sanitaire du Coronavirus. Or, l’axe Turquie/Qatar/Iran semble plus fragilisé. Avec la stratégie de pressions maximales de Trump et les sanctions américaines, l’Iran, en dépit de sa résilience légendaire, est à genoux. Malgré son agressivité et ses fanfaronnades, Erdogan est également au plus mal sur le plan intérieur. La livre turque dégringole chaque jour un peu plus et son économie est sous perfusion du Qatar.

Du côté du bloc Egypte/EAU/Arabie saoudite/Israël, la situation financière est aussi problématique. En revanche, l’Arabie saoudite et les Emirats possèdent beaucoup plus de réserves budgétaires que tous leurs voisins. Et surtout, on l’a vu, ces quatre Etats sont soutenus par les Etats-Unis et bénéficient de la bienveillance de Poutine. Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, Poutine d’Arabie, Moscou, pour des raisons historiques, stratégiques et surtout idéologiques, se méfie comme de la peste de ses « partenaires » turcs et iraniens. Le « frère » Erdogan et les fondamentalistes chiites ne sont pas la tasse de thé de Poutine (comme pour les Chinois d’ailleurs). A l’inverse, le maître du Kremlin est sur la même longueur d’ondes que MBS et MBZ pour ce qui est de la lutte contre l’islam politique dans la région.

Quoi qu’il en soit, comme souvent, la clé de ce « conflit » se trouve à Washington. Car si Donald Trump est réélu en novembre prochain, les mollahs de Téhéran seront forcés de se résoudre à négocier avec lui, et ce, dans le seul but de sauver leur régime. De même, comme il l’a déjà annoncé, Trump inscrira les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Ainsi, le Qatar ne pourra plus résister aux pressions, depuis 2016, du Président américain (et de Poutine) concernant son soutien à ce mouvement. Ce sera alors un coup très dur pour l’islam politique, le financement du terrorisme islamiste et bien évidemment pour Erdogan. Très peu apprécié par Trump, ce dernier sonnera alors sûrement la fin de la récréation pour le nouveau Sultan...

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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17/09/2020 - Toute reproduction interdite


Palestinians take part in a protest against the United Arab Emirates and Bahrain's deal with Israel to normalise relations, in Hebron
Mussa Qawasma/Reuters
De Roland Lombardi