International | 31 janvier 2021

Quel avenir pour Erdogan avec la nouvelle administration Biden ?

De Roland Lombardi
7 min

Le futur secrétaire d'État américain Anthony Blinken, a récemment déclaré que l'administration Biden sera très critique et ferme à l'égard de la Turquie. Posture diplomatique, bluff ou réelle volonté de faire entendre raison au turbulent maître d’Ankara ?

                           L’analyse de  Roland Lombardi

 

Comme je l’avais déjà annoncé depuis plusieurs mois, Erdogan n’a jamais eu les moyens de ses ambitions. J’ajoutais qu’il n’était grand que parce que nous étions à genoux[1]. Aujourd’hui, c’est le président turc qui a un genou à terre et qui est en grande difficulté. L’économie turque est toujours au bord de la banqueroute. Sa devise est en chute libre. Le coût de la vie et l’inflation explosent. Les derniers sondages indiquent une nette chute de sa popularité et malgré la chape de plomb imposée sur le pays par Erdogan, la colère grandit. Les dernières manifestations étudiantes faisant suite à la nomination début janvier d’un proche du pouvoir au poste de recteur de la prestigieuse université du Bosphore en témoignent.

Le « nouveau sultan » réalise également que son aventurisme et ses provocations militaires ont grandement isolé le pays. Même le Qatar, son seul allié et soutien financier traînerait à présent des pieds pour honorer ses promesses d’aides et d’investissements. C’est d’ailleurs peut-être l’un des éléments secrets du deal accompagnant la réconciliation en cours entre Doha et Riyad…

Son « partenariat » avec la Russie est pour sa part très fragile. Pour des raisons historiques et idéologiques, la méfiance entre Erdogan et Poutine est réciproque et toujours d’actualité. La Turquie du chef de l’AKP soutient l’idéologie des Frères musulmans, favorables à l’islam politique au Moyen-Orient, alors que la Russie l’a toujours combattue en développant des relations étroites avec les gouvernements autoritaires égyptiens, saoudiens et émiratis, qui sont des ennemis géostratégiques d’Ankara.

La récente reprise des discussions avec la Grèce autour des hydrocarbures en mer Égée et surtout la main tendue de l’autocrate envers l’Union européenne s’inscrit dans une volonté de « calmer le jeu », après plusieurs mois de fortes tensions avec Bruxelles et surtout Paris et Athènes. Méprisant la faiblesse et la couardise des dirigeants européens, Erdogan, fin manœuvrier, tente ici un apaisement tactique en raison de ses difficultés domestiques grandissantes. Bien que les récentes mesures de rétorsion européennes soient bien timides, elles inquiètent tout de même Erdogan. Car les liens économiques et commerciaux entre Bruxelles et Ankara demeurent très importants. L’UE est le partenaire commercial principal de la Turquie et selon les estimations, 41 % des exportations turques se feraient actuellement vers l’Europe. Outre les différentes subventions et les nombreux crédits européens, il faut aussi rappeler les investissements privés conséquents qui avaient aidé Erdogan à moderniser les infrastructures du pays .

Cette nouvelle inclinaison du président turc est aussi un moyen habile de faire bonne figure auprès de la nouvelle administration américaine.

Quel rôle pour Erdogan dans l’administration Biden ?

Le futur secrétaire d'État américain, Anthony Blinken a déclaré la semaine dernière lors de son audience de confirmation au Sénat « que la Turquie n'agissait pas en tant qu'allié » et que les États-Unis envisageraient l’étude de nouvelles sanctions.

Pour Blinken, il s’agit d’abord de rassurer les Républicains. Ne perdons pas de vue que Mike Pompeo, très populaire dans le parti, fit imposer avant son départ des sanctions contre l'industrie de la défense turque en raison des activités belliqueuses d’Ankara en Méditerranée, contre les Kurdes, mais surtout pour l’achat du système de défense anti-missiles S-400 à Moscou. Les déclarations de Blinken visent aussi à donner des gages aux Démocrates dont les progressistes, le courant dominant, ne voient en Erdogan qu’un « autocrate » dangereux.

Pour la nouvelle administration de Washington, il est nécessaire de mettre la pression sur Erdogan et de le placer en position de faiblesse. Ceci simplement pour lui resserrer la bride.

La nomination de Brett McGurk, un « anti-turc » notoire, au poste de coordinateur pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord au Conseil de sécurité nationale, est un autre message envoyé à Ankara et s’inscrit pleinement dans cette logique.

Or il ne faut pas être dupe, la Turquie reste un rouage essentiel dans la politique américaine en Europe et au Moyen-Orient. Elle est un pilier majeur dans la vieille stratégie de l’Otan de containment de la Russie. Avec les équipes de Biden, c’est notamment le retour aux affaires de la fameuse théorie de Zbigniew Brzezinski (1928-2017), l’anti-Kissinger des Démocrates, très hostile à la Russie. Le choix pour diriger la CIA, en la personne de William Burns, certes diplomate expérimenté, mais ancien ambassadeur à Moscou de 2005 à 2008 et spécialiste de la Russie, est un signe fort à double tranchant.

La « ligne Brzezinski » doit empêcher tout rapprochement entre l’UE et la Russie. Elle œuvre également, sans jamais l’avouer et de manière sournoise à la division, l’impuissance de l’Europe. N’oublions pas qu’à Washington, ce furent toujours les Démocrates qui militaient le plus vivement pour une adhésion de la Turquie à l’Union européenne…

C’est la raison pour laquelle, l’enthousiasme - pour ne pas dire l’orgasme - des dirigeants européens à l’annonce de la victoire de Joe Biden, est pour le moins déconcertant et surtout révélateur du niveau d’inconséquence géopolitique de certains responsables…

Certes, le nouveau Président américain a déclaré que les États-Unis étaient de nouveau « prêts à guider le monde » ! Mais il est aussi connu pour son pragmatique et sera prudent dans les affaires internationales. Mais son entourage le sera-t-il lui-même ? Rien n’est moins sûr. Au pouvoir, le réalisme s’impose souvent devant l’idéologie. En principe…

Toutefois, les puissants lobbyistes qataris et chinois à Washington n’ont pas dit leur dernier mot. Et pour certains stratèges du Pentagone ou du Secrétariat d’État, écartés pendant quatre ans sous le mandat Trump mais toujours arc-boutés sur le vieux logiciel de la « Guerre Froide », comme pour les « ayatollahs » de l’ingérence, les plus « droit-de-l’hommistes » et les dignes héritiers d’Hillary Clinton, Erdogan est un moindre mal face au « monstre » Poutine.

Bref, c’est une mauvaise passe pour le pseudo-sultan, mais ne nous faisons pas d’illusions, il a sûrement encore de beaux jours devant lui…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://fildmedia.com/article/erdogan-nest-grand-que-parce-que-nous-sommes-a-genoux

29/01/2021 - Toute reproduction interdite


Des étudiants de l'université de Bogazici manifestent devant un tribunal et demandent la libération de leurs camarades jugés pour avoir protesté contre la nomination d'un nouveau recteur par le président Tayyip Erdogan à Istanbul, le 7 janvier 2021.
Umit Bektas/Reuters
De Roland Lombardi

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