Economie | 26 février 2019

Quel avenir politique et économique pour le Venezuela ?

De Lenin Bandres
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Alors que le Venezuela est plongé depuis un mois dans une crise politique sans précédent, l’avenir du pays semble de plus en plus sombre vu la divergence d’intérêts des principaux acteurs concernés tant au niveau national qu’au niveau international. En l’absence d’un espace de dialogue et de négociation entre les parties en conflit, l’incertitude regagne du terrain dans tous les espaces de la société vénézuélienne en même temps qu’augmente l’instabilité politique et que s’accélère la dégradation économique du pays.

 

D’une part, pour le président Maduro la crise actuelle n’est qu’une autre tentative de déstabilisation de la part de « l’empire yanquee » et de ses « asservis régionaux ». Lui, qui compte de son côté sur la loyauté de l’armée, estime que l’actuelle dégradation économique et politique du pays ne peut que favoriser le camp chavistaau détriment de l’opposition et de son représentant Juan Guaidó, dans la mesure où celle-ci répond à une stratégie de pression menée par les Etats Unis à l’encontre de son gouvernement et du peuple vénézuélien avec le seul but de s’approprier les ressources naturelles* du pays.

De l’autre part le président de l’Assemblée Nationale, Juan Guaidó, soutenu par les Etats Unis et le Groupe de Lima, peine à trouver un point d’inflexion au sein des forces armées lui assurant leur soutien et leur reconnaissance en tant que président de la République. Ceci laisse l’opposition vénézuélienne dans une position très précaire, car si elle n’arrive pas à concrétiser les promesses offertes à leurs sympathisants dans une période de temps relativement court, celle - ci risque de se démobiliser et de laisser le champ libre au camp chavista au risque de représailles ; comme cela s’était passé lors des mobilisations antigouvernementales de 2014 et 2017.

 

Face à cette impasse quelles sont les solutions les plus crédibles ?

La solution à la crise vénézuélienne ne peut être que politique, car une solution militaire au conflit rendrait la situation actuelle encore plus dramatique. Les conséquences seraient aussi fatidiques pour le peuple vénézuélien que pour l’ensemble de la région sud-américaine. La crise des réfugiés s’amplifierait au-delà de la Colombie et du Brésil, tandis que l’imminente implication des acteurs transnationaux dans le conflit pousserait la région sud-américaine dans le chaos pour un temps incertain. En outre, des questions telles que la cohésion et l’unité territoriale du pays serait cruciales dans un conflit armé, vu que la majeure concentration des richesses énergétiques et minérales se trouvent au sud-est du pays. Précisément là où à l’heure actuelle, divers acteurs se disputent le contrôle territorial des richesses.

Mais si une solution pacifique ne semble pas, pour l’instant, envisageable en raison de l’inflexibilité et de l’intransigeance des deux camps en dispute, elle est pourtant la seule solution qui permettra la stabilité nécessaire pour garantir la gouvernabilité et le développement économique du pays. De ce point de vue, l’appel à des nouvelles élections présidentielles ou même à la célébration d’un referendum consultatif, ne peut être qu’un point intermédiaire, mais nécessaire pour garantir la stabilité politique du pays. Car il est nécessaire qu’un accord préalable donne des garanties politiques et civiques au camp perdant en cas d’échec électoral.

Il reste beaucoup d’incertitudes autour de ce sujet, celles-ci doivent être dégagés afin d’arriver à un accord politique durable entre les parties en dispute. L’amnistie promise par Guaidó aux membres de l’armée, par exemple, manque de clarté et de crédibilité si on ne détermine pas, préalablement, la procédure institutionnelle qui se mettrait en place pour garantir un tel processus de « justice transitionnelle ». Ceci est d’autant plus important que derrière ce procès se trouve le soutien des Etats Unis. Donc, quelle garantie offre le gouvernement de transition aux membres de l’armée qu’ils ne seront pas poursuivis par la justice américaine ? Quel serait le rôle des forces armées sous le gouvernement de transition ? En outre, s’il n’existe pas de garanties politiques ni civiles pour les membres de la coalition au pouvoir, comment peut-on garantir la cohésion politique et sociale du pays pendant et après la « transition » ? Le parti du gouvernement actuel pourrait-il se présenter aux élections et participer au renouvellement des institutions publiques vénézuéliennes ? Et, en cas d’échec électoral, quelle garantie ont-ils de ne pas être traduits en justice et bannies pour toujours de la vie publique nationale, comme l’a, à plusieurs reprises, annoncé le président des Etats Unis ?

Du côté du camp de Maduro, il n’existe pas non plus de garanties de non représailles en ce qui concerne les membres de l’opposition en cas d’échec électoral. Car rien n’assure que des mesures, l’encontre des leaders politiques du camp adversaire, ne soient prises, comme cela a été le cas lors des mobilisations antigouvernementales de 2014 et 2017.

Un accord politique qui inclut les principaux secteurs de la société vénézuélienne est donc nécessaire pour assurer une véritable transition politique. En ce qui concerne la situation actuelle, ni la sortie immédiate et inconditionnelle du gouvernement de Maduro, ni son maintien comme si rien ne s’était passé, sont des alternatives réalistes pour sortir de la crise actuelle.

 

Quelle solution pour sortir de la crise économique ?

L’importance d’arriver à un tel accord est d’autant plus urgent que la situation économique du pays se dégrade vertigineusement. Il est impératif de prendre des mesures urgentes qui permettent de freiner l’hyperinflation et la dévaluation monétaire qui dévaste l’économie nationale. Nous constatons, en effet, que les politiques macroéconomiques, prises par le gouvernement, n’ont pas eu les résultats attendus jusqu’à maintenant. Loin de garantir la stabilisation des prix et de freiner la dépréciation de la monnaie, « le Plan de Récupération, de la Croissance et de la Prospérité Economique » lancé par le gouvernement en août 2018, a échoué à freiner la crise. Le résultat est dévastateur : en 2018 le taux d’inflation cumulé a été de 1.370.000 %, selon le FMI, tandis que le salaire réel s’est déprécié de 1000% entre août 2018 et janvier 2019. La production pétrolière n’a pas cessé de chuter pendant cette même période, pour se stabiliser à un peu plus de 1 million de barils par jour.

Si l’une des causes de la terrifiante crise économique qui traverse le pays est due aux sanctions financières établies par les Etats Unis en 2017, il n’en est pas moins vrai que la chute de la productivité nationale est la conséquence de la mise en place de politiques macroéconomiques inadéquates et inefficaces de la part du gouvernement, aussi bien que la présence accrue d’un puissant réseau de corruption qui gangrène les industries basiques publiques, notamment PDVSA.

D’autre part et face à l’urgence économique qui traverse le pays, le camp de Guaidó a présenté récemment un programme de récupération économique appelé le « Plan Pays ». Celui-ci cherche, à court terme, à « libérer les forces productives » au travers d’un programme de stabilisation macroéconomique qui passerait par la libération du contrôle d’échange, la libération des prix, ainsi que la privatisation de la totalité des compagnies administrées par l’Etat. Mais, ceci demanderait en plus d’importantes réformes législatives complexes, un considérable flux de capitaux avec lesquels l’Etat vénézuélien ne compte pas à l’heure actuelle.

Pour réussir à stabiliser l’économie et dompter l’hyperinflation, il serait, donc, nécessaire d’envisager un financement très important qui permettrait de mener à terme un ajustement expansif en même temps que la réactivation des forces productives du pays. Ceci serait assuré grâce au retour du Venezuela sur le marché des capitales internationales, principalement celles pourvues d’organismes multilatéraux tels que le FMI, la Banque Mondiale, la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et autres bailleurs de fonds régionaux et mondiaux. Grâce ces ressources financières, le Venezuela pourrait, donc, aborder prioritairement la situation d’émergence humanitaire qui touche une partie importante de la population locale, ainsi que l’investissement aux services publics basiques tel que l’eau potable et l’électricité.

Le « plan pays » établit également une deuxième priorité à prendre en compte à court terme. Il s’agirait sans doute de la récupération de la capacité productive de PDVSA. Pour cela, le plan pays suggère l’ouverture du capital social de PDVSA au capital privé national et international, ce qui nécessiterait d’importantes réformes législatives de même qu’une éventuelle réforme constitutionnelle. En l’état actuel, l’industrie pétrolière nationale a besoin, elle aussi, d’un flux important d’investissements en infrastructure, montant évalué à 50 milliards de dollars, ainsi que d’un capital humain qualifié qui lui permette de récupérer sa capacité productive.

Finalement, ces mesures ne peuvent ignorer la nécessaire et urgente restructuration de la dette publique étrangère. Car, sans une telle restructuration, il ne sera guère possible de retrouver la confiance des bailleurs internationaux, de faire baisser le risque pays et d’assurer le paiement de la dette, tout en garantissant un plan de dépenses publiques équilibré.

En termes généraux les mesures proposées par le « plan pays » cherchent à établir la stabilisation des variables macroéconomiques sur la base d’un programme d’ajustement structurel de type libéral. La libéralisation du marché, la dérèglementation et la privatisation des entreprises publiques constituent les lignes générales qui traversent l’agenda de réformes économiques contenues dans le « Plan pays ».

Ce programme cherche à corriger les distorsions et les excès commis par l’administration des présidents Chavez et Maduro, spécialement en ce qui concerne l’intervention de l’état dans les affaires économiques, la régulation des prix et la nationalisation des compagnies de services basiques. Mais il prépare également le terrain pour l’intervention des bailleurs de fonds multilatéraux tel que le FMI et la Banque Mondiale, connus historiquement pour conditionner l’octroi du financement à l’implémentation des réformes économiques de type libéral. De ce point de vue, il est clair que le « plan Pays » présenté par Guaidó représente un retour au modèle économique néolibéral dominant pendant la période (1989-1998) préalable à l’arrivée de Chavez.

Ce modèle se heurte toutefois à plusieurs contraintes structurelles expérimentées par l’économie vénézuélienne pendant les années 1980 et 1990. En effet, à la fin de cette période, ce modèle avait déjà montré son épuisement et ses limites tant au niveau économique qu’au niveau social.

Au niveau économique, le programme d’ajustement structurel n’est pas parvenu à articuler la stabilisation macroéconomique avec une stratégie de développement orientée à surmonter les limites structurelles liées à la dynamique fiscale et monétaire qui découlent de la rente du pétrole. Malgré la mise en œuvre de plusieurs programmes d’industrialisation et de diversification productive, les mesures d’ajustement structurel n’ont pas créé les conditions d’investissement productif et de formation de capitaux nécessaires au développement du pays. Le résultat a été que le Venezuela a connu une période de croissance économique relative, mais avec un appareil productif pauvre et fort dépendant des cycles des prix pétroliers. L’inversion industrielle privée a été substituée par l’importation massive de biens et de services, ainsi que par le transfert de l’épargne interne vers l’étranger.

Au niveau social, les conséquences des politiques d’ajustement structurels ont fortement affecté les populations les plus vulnérables suite à la réduction des dépenses publiques de la part de l’Etat, au manque d’investissements structuraux dans les secteurs sociaux basiques et à la concentration de l’action gouvernementale sur les programmes sociaux compensatoires ; tout ceci a eu pour conséquence l’affaiblissement du système étatique d’assistance sociale. Ceci s’est, finalement, répercuté sur l’augmentation de l’exclusion des secteurs les plus démunis, en augmentant considérablement l’indice de pauvreté et de pauvreté extrême (41% de la population en1998).

Si les politiques économiques mises en œuvre par le gouvernement de Maduro ont été, jusqu'à présent, inadéquates et inefficaces, elles ne devraient pas, pourtant, ouvrir le terrain à la mise à place de politiques économiques régressives qui se sont avérées aussi improductives et peu viables dans les années 80 et 90. Il ne s’agit plus d’un clivage idéologique, mais plutôt de l’urgence et de la pertinence de mettre en œuvre des politiques de développement qui soient cohérentes avec le développement économique, social et environnemental du pays.

 

Vers un débat national sur le modèle politique et économique ?

En effet, nous ne sommes plus en condition de raisonner en termes purement économiques sans prendre en considération ces deux autres éléments. Tout d’abord parce que les conditions qui déterminent la dynamique de l’économie internationale ont fortement changé entretemps. L’internalisation de la contrainte environnementale et la lutte contre le changement climatique ont de plus en plus d’incidence sur le marché international de l’énergie. Même si pour quelques décennies encore, le pétrole et le gaz continuent à avoir un poids dominant vis-à-vis d’autres sources d’énergie, la structure de l’offre et de la demande des marchés internationaux de l’énergie ne sera plus jamais la même. Ceci représente un défi énorme pour les pays pétroliers, car à l’instar des pétromonarchies du Golfe, le Venezuela doit impérativement s’adapter aux changements imposés par la transition énergétique. La croissance et le développement vénézuélien ne peuvent pas continuer à dépendre des prix internationaux des hydrocarbures, sans s’exposer à se voir définitivement rayé du marché international. Cela implique la nécessité de réinventer le modèle de développement avec de nouveaux circuits économiques de production qui garantissent la diversification de sa structure productrice et exportatrice. Mais cette orientation demande aussi la création de conditions économiques qui permettent de penser à sa sortie définitive vers un horizon ‘’post-extractiviste’’ et ‘’post-rentiste’’.

La promotion et l’implémentation récente de la part du gouvernement de Maduro, d’un territoire de plus de 111.843 Km2 d’exploitation minière aux alentours de la rivière de l’Orénoque, marche au sens opposé de cette exigence. Elle est une politique régressive qui cherche à diversifier l’économie vénézuélienne en substituant la rente pétrolière par la rente minière, sans pourtant mesurer son impact social et environnemental. En outre, elle reproduit un modèle de développement basé sur la primarisation de l’économie, lequel reproduit les liens de dépendance et de subordination structurale de notre économie vis-à-vis de la division internationale du travail. L’industrie extractive (soit énergétique ou minière) n’offre nullement une alternative réelle de développement économique et durable pour les générations présentes et futures.

Et pourtant des alternatives à l’extractivisme existent. Mais un changement de paradigme qui nous permet d’aller vers un autre modèle de développement est nécessaire. Le Venezuela possède le capital humain et les ressources physiques pour opérer un tel changement, sans pourtant compromettre son développement économique et social. Le développement de l’agriculture, du tourisme et du secteur de services à haute valeur ajoutée se présente, d’ores et déjà, en tant que niches de production et d’exportation. Des exemples fournis par le Costa Rica, la Norvège, les Emirats Arabes Unis ou Singapour constituent des cas d’études de diversification économiques intéressants à prendre en considération. Il ne s’agit pas de copier les modèles de développement d’ailleurs et, encore moins, d’adopter passivement les recettes économiques dessinées par les technocrates des organismes multilatéraux. Il s’agit d’évaluer de manière critique les expériences de développement économique et de diversification productives d’autres nations pour dégager les meilleures pratiques en fonction de la réalité politique, économique et culturelle du Venezuela.

En ce sens, si à l’heure actuelle une transition politique et économique est possible, celle ci passe par un grand débat national sur le modèle d’Etat, d’économie et de société que les vénézuéliens veulent construire. Malgré la dramatique crise politique, économique et sociale qui traverse le pays, ceci est une occasion opportune pour convoquer tous les secteurs de la société à participer à ce débat.

Le Venezuela se trouve aujourd’hui, plus que jamais, dans un carrefour dont la décision du chemin à prendre déterminera l’avenir politique et économique des générations futures. Ceci est une opportunité pour donner un tournant aux expériences amères des derniers trente ans, mais aussi l’opportunité pour devenir, encore une fois, un modèle phare de société pour le reste des pays de la région, dans un contexte ou les populismes et les expériences autoritaires se reproduisent partout dans le continent.

Certes, cela ne se fera sans le concours et la participation active de la communauté internationale. Un retour à l’autarcie n’est ni possible ni envisageable, mais le chemin à prendre devra avoir, comme fondement, la volonté et la décision souveraine de son peuple sur une basse inclusive et ouverte. La reproduction des sectarismes et des despotismes élitistes ne fera que précipiter la confrontation sociale et la lutte violente et acharnée pour les espaces de pouvoir. Un scenario qu’il faut éviter à tout prix si on ne veut pas sombrer dans le chaos et le désespoir d’un peuple qui a déjà beaucoup souffert. C’est pourquoi il faut oeuvrer pour une solution pacifique, inclusive et négociée du conflit actuel, même si celle-ci demande d’être patient dans une période où l’on préfèrerait des solutions magiques et instantanées.

Nelson Mandela affirmait : « Nous travaillerons ensemble pour soutenir le courage là où il y a la peur, pour encourager la négociation là où il y a le conflit, et donner l'espoir là où règne le désespoir », une promesse que devraient s’approprier, aujourd’hui, aussi bien Juan Guaidó que Nicolas Maduro … au nom du peuple vénézuélien.

 

27/02/2019 - Toute reproduction interdite.


Des manifestants s'affrontent avec les forces de sécurité vénézuéliennes lors d'un rassemblement pour demander au président Nicolas Maduro de permettre à l'aide humanitaire d'entrer dans le pays à San Antonio del Tachira, Venezuela, 23 février 2019.
Carlos Eduardo Ramirez/Reuters
De Lenin Bandres

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