Culture | 21 janvier 2021

Quel antisémitisme au cinéma ?

De Lionel Lacour
6 min

L’antisémitisme est assurément un sujet au cinéma. Les films dénonçant la haine des juifs sont assez nombreux, représentant les conséquences criminelles de ce qui constitue le plus grand traumatisme de la civilisation occidentale. Face à cet antisémitisme, le sentiment de culpabilité imprègne toujours l’imaginaire des cinéastes. Une forme plus récente d’antisémitisme aux conséquences tout aussi criminelles est-elle toutefois occultée ? 

              L'analyse de Lionel Lacour.

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’antisémitisme est d’abord un sujet tabou. Si c’est le nazisme qui a organisé le génocide des juifs, les populations et dirigeants européens ont bien conscience que l’antisémitisme n’était, hélas, pas l’apanage d’Hitler et des Allemands. Certes, Eisenhower a demandé au cinéaste George Stevens de filmer en 1945 les camps pour témoigner de l’horreur, mais comment représenter ensuite ce qui était déjà indicible ? D’autant que la volonté des rescapés ou familles de victimes est d’oublier leur enfer, surtout lorsque leurs témoignages sont si peu écoutés. Ainsi, la discrétion sur le sort des juifs s’observe au cinéma dans le documentaire Nuit et Brouillard qui décrit le système concentrationnaire en redoutant que cela puisse revenir un jour. Mais Resnais n’insiste aucunement sur la singularité de l’origine des suppliciés et sur l’antisémitisme dont ils furent les victimes.

La fin des années 1950 marque un tournant dans la prise en compte du fait antisémite de la Seconde guerre mondiale. Publié à la fin des années 1940, Le journal d’Anne Frank est traduit puis adapté à l’écran en 1959. Désormais, les victimes de l’antisémitisme nazi trouvent dans une jeune fille hollandaise une porte-voix. D’autres films peuvent alors montrer ce qu’est l’antisémitisme appliqué. Kapò sort en 1960 et Jugement à Nuremberg en 1961. Ils s’inscrivent dans le contexte de l’arrestation du nazi Adolph Eichmann en 1960 dont le procès filmé en Israël en 1961 révèle comment l’antisémitisme transforme de simples individus en génocidaires. D’autres films suivent, français ou anglo-saxons, décryptant les facettes de l’antisémitisme. De Lacombe Lucien au Choix de Sophie en passant par Le vieil homme et l’enfant ou Monsieur Klein.

En 1985, Claude Lanzmann réalise un documentaire monumental de plus de 9 heures dont le titre, Shoah, s’impose comme synonyme du génocide. Selon le cinéaste, l’extermination juive n’a été possible que par l’antisémitisme ordinaire des Européens en général et des Polonais en particulier. Mais Lanzmann se fait ensuite le censeur de chaque nouvelle représentation de cet antisémitisme et du génocide. Il conspue La liste de Schindler ou La vie est belle. En 1998, Robert Holcman lui emboîte le pas dans Le Monde :

« Peut-on faire des films de fiction à partir de l’Holocauste ? La réponse est clairement non : le temps ne fait rien à l’affaire. Oui, il y a des tabous comme il y a des barrières de langage. Pour ne pas brouiller le souvenir du plus grand crime de l’Histoire, les sourires ne doivent pas avoir leur place à Auschwitz. »

Il faut dire que le cinéma français ne s’est guère fait remarquer dans des films mettant en scène l’antisémitisme génocidaire tant le sentiment de la culpabilité du régime de Vichy hante encore les mémoires. Et si en 2002 des coproductions françaises comme Le pianiste, ou Amen sont assez bien acceptées, il a fallu attendre 2015 et Le fils de Saul de László Nemes pour que l’auteur de Shoah adoube un film de fiction plongeant les spectateurs au cœur de l’enfer d’Auschwitz.

Trois quarts de siècle après la libération des camps nazis, le cinéma continue donc son travail de mémoire contre l’antisémitisme pour des spectateurs de moins en moins au fait de cette période. Dans La rafle en 2010 qui se veut ostensiblement pédagogique, Roselyne Bosch insiste sur les lois antisémites de l’État français, le port de l’étoile jaune et la collaboration active dans la déportation. Elle dénonce de fait l’antisémitisme d’extrême droite et son négationnisme. Celui-ci est d’ailleurs au cœur du Procès du siècle en 2016 sur l’histoire vraie du procès intenté par un anglais à une historienne pour l’avoir qualifié de négationniste.

Le cinéma s’est donc comporté depuis les années 1950 comme celui qui après la Grande Guerre prônait le discours pacifiste du « plus jamais ça », surveillant toute réminiscence de l’antisémitisme d’extrême droite. Pourtant, outre le rôle de mémoire, l’une des fonctions du cinéma est aussi d’être une « vigie » des mutations nocives de la société, comme lorsque Renoir filmait le recul des valeurs républicaines, dont l’antisémitisme, à la fin des années 30 dans Le crime de Monsieur Lange ou La règle du jeu. Quant à Chaplin, s’appuyant sur les crimes antisémites d’Hitler comme la nuit de cristal en 1938, son Dictateur pressentait dès 1940 que l’antisémitisme nazi ne pouvait conduire qu’à l’extermination des juifs. Or l’antisémitisme existe aujourd’hui ailleurs qu’au sein des sphères néo-nazies. Et cet antisémitisme tue. Quels films alertent alors les spectateurs sur cette menace ?

En 2014 Alexandre Arcady réalise le film 24 jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi qui relate l’enlèvement en région parisienne en 2006 d’un jeune homme, torturé à mort par le « gang des barbares » convaincu qu’il était riche parce que juif. Le contexte antisémite du film a été réactivé quand en 2012 Mohammed Merah, vomissant sa haine, exécute trois enfants et un père dans une école juive de Toulouse. Le film d’Arcady s’inscrit donc dans le rôle du cinéma « vigie » mais est globalement boudé par la presse et ne marche pas en salle. Trop communautaire ? Trop radical ? L’antisémitisme dénoncé serait-il marginal ?

L’antisémitisme islamiste ignoré par le cinéma.

Le fait est que la dénonciation de l’antisémitisme semble ne pouvoir s’exprimer pleinement que lorsqu’il est le fait de l’extrême droite. Preuve en est, la dénonciation d’un « nouvel antisémitisme » issu de l’Islam vaut un procès à Georges Bensoussan en 2017, procès qu’il gagne définitivement en 2019 contre l’officine islamiste du CCIF mais aussi, plus étonnant, contre la LICRA. Pourtant, les faits ne lui donnaient-ils pas raison ? C’est bien au nom de l’Islam qu’A. Coulibaly, pour soutenir les frères Kouachi suite à l’attentat sur Charlie Hebdo, prend en otages des juifs le 9 janvier 2015 à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, exécutant quatre personnes. Le 13 novembre 2015, le Bataclan est pris pour cible car supposé être dirigé par des juifs. D’autres crimes antisémites sont perpétrés depuis sur au nom de l’Islam, comme ceux de Sarah Halimi en 2017 ou de Mireille Knoll en 2018, sans parler des profanations de cimetières juifs et autres harcèlements poussant les familles juives à fuir les quartiers populaires et les écoles publiques.

Pourtant, le cinéma ne s’empare pas de cet antisémitisme criminel comme il a pu régulièrement dénoncer le racisme anti maghrébin comme dans Dupont Lajoie en 1975, Train d’enfer en 1985 voire La haine en 1995. Il vaut toujours mieux culpabiliser une France qui serait colonialiste, raciste voire islamophobe, d’où le succès des Misérables en 2019.

De fait, le silence du cinéma en général et du cinéma français en particulier sur cet antisémitisme correspond notre société actuelle. Au sentiment de culpabilité sur le sort des juifs pendant la Seconde guerre mondiale s’ajoute la peur d’être accusé de raciste en portant à l’écran l’antisémitisme des islamistes. Il faut dire que les discours de leurs associations relayés par l’extrême gauche infusent dans les médias, les universités et chez les artistes jusqu’à comparer le sort des juifs des années d’occupation et celui des musulmans d’aujourd’hui, comme lors de la manifestation contre l’islamophobie le 10 novembre 2019 à Paris, entre les lieux des attentats contre Charlie Hebdo et du Bataclan.

En faisant des musulmans d’aujourd’hui les juifs d’hier, les islamistes réussissent un hold-up idéologique, rejetant toute dénonciation de l’antisémitisme au sein de leur culture alors que les Occidentaux ont dû faire leur examen de conscience pour expurger l’antisémitisme qui avait conduit au génocide. Ceci explique alors que des films contre l’antisémitisme nazi continuent d’être produits quand aucun n’a été réalisé depuis Arcady contre l’antisémitisme islamique. Tout comme le cinéma français ne montrait que trop peu le danger qui grondait outre-Rhin dans les années 30 par un pacifisme aveuglé, le cinéma du XXIème siècle semble borgne, condamnant à juste titre l’antisémitisme venant de l’extrême droite et unanimement rejeté, mais en minimisant voire ignorant l’antisémitisme issu de l’extrême gauche et de l’islamisme. Est-ce par manque de courage ?

20/01/2020 - Toute reproduction interdite.

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