Alors que les tensions autour de l’Ukraine persistent et que les négociations en cours patinent, un nouvel acteur extra-européen - et non des moindres - vient s’inviter dans la crise : la Chine. Habituellement plutôt discrète – mais non moins active en coulisse – dans les crises internationales, loin de sa zone d’influence, la puissance asiatique a confirmé jeudi dernier son soutien à la Russie dans la crise ukrainienne. Pourquoi ? Et si Pékin, devenait le nouveau juge de paix de la planète grâce à son extraordinaire puissance financière ?

L’édito international de Roland Lombardi

Nous avons déjà évoqué dans nos colonnes l’origine et l’évolution actuelle de la crise autour de l’Ukraine opposant la Russie et l’OTAN. Ainsi, depuis un peu plus d’un an et l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, l’Ukraine est de nouveau en proie à une recrudescence d’affrontements violents. Avec le retour aux commandes des Démocrates à Washington et la vieille stratégie antirusse « brzezińskienne » la plus virulente, les tensions diplomatiques connaissent un regain inquiétant entre la Russie et les États-Unis, avec pour principal théâtre : l’Ukraine. Pour certains stratèges américains, la Russie de Poutine est le Croque-mitaine parfait, bien moins puissante et dangereuse que la Chine… Pour d’autres, plus influents peut-être, la Russie est le meilleur moyen de détourner la pression contre la Chine qui, par sa finance prédatrice, a déjà pris en otage la majorité des économies occidentales. Certains puissants soutiens de Biden, pour des questions de simples conflits d’intérêts personnels, ne veulent pas, par ailleurs, d’une poursuite de la grande guerre économique avec Pékin initiée par Trump…

Or, cette politique antirusse est, d’un point de vue strictement objectif, totalement absurde. Car pour les États-Unis, la seule et véritable puissance qui menace leur suprématie mondiale dans l’économie, le commerce, l’influence et le militaire, est la Chine, et non la Russie. Et au contraire, une stratégie américaine censée aurait été en toute logique un partenariat, voire une alliance avec Moscou contre Pékin. Trump, ses généraux et surtout son habile Secrétaire d’État, Mike Pompeo, l’avaient bien compris. C’est pourquoi ils avaient tenté, en dépit du blocage de l’État profond étasunien, une normalisation des relations avec Poutine, dans la droite ligne de l’ancienne et efficace stratégie de Kissinger, visant à séparer Pékin et Moscou.

Au lieu de cela, les pressions et les séries de sanctions commerciales contre Moscou n’ont fait que pousser toujours un peu plus la Russie dans les bras de la Chine, créant ainsi un véritable front oriental uni en Asie, et à présent en Ukraine…

Pékin à la rescousse de Poutine

Habituellement, l’Empire du milieu restait jusqu’ici plutôt distant – mais non moins actif en coulisses – des crises internationales, loin de sa zone d’influence, préférant méthodiquement et discrètement tisser la toile de son hégémonie financière mondiale.

En mars 2014, Pékin n’avait pas voulu reconnaître l’annexion de la Crimée. Or, à présent, elle condamne officiellement la prétention américaine à vouloir étendre l’OTAN au territoire ukrainien.

Ces dernières semaines Moscou a mené plusieurs négociations avec les États-Unis, l’OTAN et des pays européens, mettant en avant ses propositions de garanties de sécurité, qui comprennent notamment le non-élargissement de l’organisation atlantique. La Russie exige par ailleurs, de la part des partenaires occidentaux, qu'ils n’acceptent pas l’Ukraine dans l’Alliance.

Et la semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, qui s’est entretenu directement avec le secrétaire d’État américain Antony Blinken, a évoqué entre autres la crise ukrainienne. Il a apporté un soutien total à la Russie en précisant que « les préoccupations légitimes de la Russie en matière de sécurité » doivent être « prises au sérieux et traitées ». Yi a ajouté que la Chine appelait « toutes les parties à rester calmes et à s’abstenir d’attiser les tensions ou d’exacerber la crise ».

Dans le même temps, l'ambassadeur chinois à l'ONU Zhang Jun, a lancé un appel pour profiter des Jeux d'hiver de Pékin – qui se dérouleront du 4 au 20 février – pour faire une « trêve olympique » à compter du 28 janvier.

Alors pourquoi cette initiative chinoise ? C’est d’abord, pour les Chinois, un subtil moyen de se rappeler aux Occidentaux, et d'établir un parallèle subliminal avec Taïwan… Ensuite, il faut comprendre que, même dans les États les plus autoritaires et centralisés, il y a aussi et toujours des divergences sur les stratégies à adopter à l’extérieur. Pour la Chine, en l’occurrence, il y a deux visions pour « la conquête du monde » qui s’opposent. La première, minoritaire dans l’establishment chinois, est celle de laisser les puissances rivales occidentales – à savoir les États-Unis, l’Europe mais également la Russie – s’écharper, quitte à les laisser s’autodétruire dans un conflit armé. Trop hasardeux et dangereux pour la tendance majoritaire au pouvoir à Pékin, pour qui les États-Unis et l’Occident en général sont déjà sur le déclin. Pour ces stratèges chinois, la puissance américaine et l’Union européenne, confrontées à des crises économiques mais également culturelles (wokisme), identitaires, existentielles, civilisationnelles, et n’ayant pas le courage ni la volonté d’endiguer les crises migratoires, sont en train de « pourrir de l’intérieur » et vont s’écrouler sur elles-mêmes à cause de leurs élites faibles et corrompues. Ce n’est juste qu’une question de temps. Mais en attendant, il leur faut privilégier le business tout en continuant à mettre sous leur influence les économies occidentales, voire mondiales. Et pour cela, les guerres ne sont pas les bienvenues. D’où l’entrée récente de la Chine dans le dossier ukrainien.

Peu évoquées et non jugées à leur juste valeur par les observateurs et les médias mainstream occidentaux, les dernières déclarations chinoises à propos de la crise en Ukraine risquent d’avoir plus de conséquences qu’on ne le pense.

La pandémie est déjà oubliée en Chine, et l’Empire du milieu revient en force sur la scène commerciale et politique mondiale. Alors que l’Occident est encore empêtré dans la crise sanitaire et ses conséquences économiques dévastatrices. Pékin est donc consciente qu’elle peut s’appuyer sur son extraordinaire puissance financière, ses lobbies, son influence et surtout sa présence de plus en plus prégnante dans les économies américaine et occidentales, pour calmer toutes les velléités de ses adversaires à la fois contre elle-même mais aussi à l’encontre de ses alliés, comme ici avec la Russie dans l’affaire ukrainienne.

Certains experts rappellent qu’avec le niveau de puissance qu’elle a atteint, la Chine peut déjà influencer la politique d’au moins quatre-vingts pays sur la planète ! Ainsi, notamment avec ses investissements massifs et ses rachats de dettes d’État, Pékin peut s’acheter n’importe quel vassal ou débiteur politique dans le monde, y compris en Europe.

Il ne serait alors pas étonnant de voir un changement de discours de la part de certains États européens pourtant les plus atlantistes, mais déjà fortement dépendants de la Chine. À commencer par la France, l’Allemagne et l’Ukraine elle-même, où les investissements chinois sont importants. D’ailleurs, depuis la sortie du premier diplomate chinois, Kiev a déjà changé de ton et privilégie à présent le dialogue et les négociations… En géopolitique, il n’y a pas de hasard !

Quoi qu’il en soit, la crise ukrainienne risque de confirmer une nouvelle fois toutes les errances et les inconséquences de la politique étrangère de Biden depuis un an. Et pour l’entourage du locataire de la Maison-Blanche qui voulait justement détourner les pressions américaines de la Chine vers une Russie moins séduisante – pour des raisons inavouées et évoquées plus haut –, le nouveau positionnement de Pékin sur l’Ukraine est une cruelle ironie. Un douloureux retour de bâton !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

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31/01/2022 - Toute reproduction interdite


Un instructeur de l'armée américaine forme des militaires ukrainiens à l'utilisation du lance-grenades M141 Bunker Defeat Munition sur un champ de tir dans la région de Lviv, en Ukraine, le 30 janvier 2022.
© he Ukrainian Ground Forces/Handout via Reuters
De Roland Lombardi