Interviews | 10 mai 2020

Que font les services secrets pendant la pandémie ?

De Roland Lombardi
4 min

Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité à la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), revient pour GlobalGeoNews sur le rôle des services secrets des États dans la pandémie qui touche la planète.

                                                                     Entretien conduit par Roland Lombardi

GGN : La lutte contre la prolifération des armes nucléaires ou bactériologiques a toujours été l’une des priorités des renseignements Occidentaux. Ces derniers ont-ils des cellules spécialisées dans ces domaines et quelles sont leurs compétences ?

Alain Chouet : Tous les grands services de renseignement - et pas seulement les Occidentaux - entretiennent effectivement des structures spécialisées dans la collecte et l’analyse d’informations en matière de production et de prolifération de moyens de destruction reposant sur l’utilisation de matériels nucléaires, bactériologiques et chimiques. Leurs compétences couvrent bien sûr l’inventaire des possibilités matérielles de production de tels moyens de destruction mais aussi, et c’est fondamental, les intentions et la doctrine d’emploi de tels matériels par ceux qui les produisent ou qui en disposent, qu’il s’agisse d’États ou de groupes infra-étatiques, terroristes, révolutionnaires ou mafieux. L’idéal étant de disposer de sources humaines en place ou techniques périphériques susceptibles d’envoyer des signaux d’alerte en cas d’imminence de la menace.

GGN : Par le passé, les services ont-ils déjà été mobilisés dans de graves crises sanitaires ou environnementales, je pense notamment à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 où il y avait eu, à l’époque, une véritable rétention de l’information de la part de l’Union soviétique ?

AC : Par définition, les services ne peuvent rechercher que ce qui existe, même bien caché. Ils s’intéressent bien sûr aux fragilités et aux vulnérabilités des structures de production et d’utilisation de matériels NBC mais ne peuvent pas plus que quiconque déterminer la date des évènements accidentels, tels le stress-test industriel qui a provoqué l’accident de Tchernobyl, le tsunami de Fukushima ou une fuite dans des laboratoires P2, P3 ou P4. En ce qui concerne Tchernobyl, les rétentions d’informations (traditionnelles dans tous les aspects de la vie soviétique de l’époque) n’ont pas eu une grande importance puisque tous les organismes scientifiques spécialisés d’Occident ont pu rapidement mesurer précisément l’étendue, la nature et l’intensité de la catastrophe et, partant de là, son scénario.

GGN : Comment expliquer le succès du Mossad dans l’opération clandestine qui a eu pour objectif de livrer à Israël des kits de détection du virus ?

AC : En ce qui concerne la sécurité d’Israël, les services locaux ne s’embarrassent d’aucune considération éthique, morale ou juridique pour parvenir au résultat souhaité, et y sont même vigoureusement encouragés par leur autorité de tutelle qui est le cabinet du Premier Ministre. En l’occurrence il s’agissait purement et simplement d’aller voler à l’étranger les matériels (masques, kits de détection et de protection, produits pharmaceutiques, médicaments, etc.) qui faisaient défaut dans le pays. Contrairement à d’autres pays, Israël sait pouvoir compter sur une certaine « indulgence » internationale par rapport à ce genre de méthodes. Les autres grands services sont tout aussi capables des mêmes « exploits » s’ils en reçoivent l’ordre d’autorités politiques résolues à les assumer.

GGN : Face à la pandémie actuelle, quelles missions sont attribuées aux grandes agences comme la DGSE, la CIA, le SVR russe ou le Guoanbu chinois ?

AC : Une fois la pandémie déclenchée, les missions des services deviennent marginales. Dans les pays autoritaires, elles semblent essentiellement destinées à dissimuler l’origine, l’étendue et les responsabilités du désastre ou à en détourner l’attention vers l’extérieur. Dans les pays plus démocratiques, elles s’analysent en général en une attention renouvelée et intensifiée en direction des structures d’études et de production biologique sensibles ou vulnérables. Mais tout laisse à penser que, comme pour tous les autres cas de catastrophe (humanitaire, terroriste, climatique, etc.) l’intensité de l’attention ira en s’amenuisant avec le temps, voire sera très relativisée par l’apparition d’une catastrophe d’un autre genre.

GGN : En France, certains médias évoquent une « faillite » de la DGSE au début de la pandémie en Chine ?

AC : Un service de renseignement ne s’auto-oriente pas. Comprenez que les services secrets n’agissent pas d’initiative, ils ne désignent pas eux-mêmes ce qu’il convient de surveiller. Ce serait d’ailleurs extrêmement grave pour la démocratie. Le service fait ce que le pouvoir politique lui demande. Si le pouvoir politique me dit que l’industrie pharmaceutique, les laboratoires P4, les risques sanitaires l’intéressent, alors je vais chercher des renseignements. Je suppose qu’en ce moment, mes petits camarades doivent tous être sur le pont avec pour ordre de chercher les sources possibles de pandémie. Mais il y a six mois, on ne leur a sûrement rien demandé. Pourquoi ? Parce que le pouvoir politique est scotché à l’actualité telle que veulent la voir les médias.

GGN : Quel est l’impact du Coronavirus dans la lutte contre le terrorisme islamiste ?

AC : En imposant un arrêt brutal aux déplacements de populations à l’international et en interne, en restaurant un peu partout des contrôles drastiques aux frontières, la pandémie constitue un obstacle sérieux à la mobilité et à l’activité d’aspirants à l’action terroriste ou criminelle internationale. Mais à y regarder de près, l’impact sur le terrorisme islamiste est minime. Depuis déjà pas mal de temps, ce type de violence s‘est « repliée » sur ses bases locales, souvent dans des pays fragilisés où elle peut s’exercer sans grandes difficultés (Sahel, Nigeria, Somalie, Moyen Orient, etc.) ou dans des pays d’émigration où elle est devenue endogène et exercée par des individus isolés (France, Royaume Uni, etc.).

11/05/2020 - Toute reproduction interdite


Alain Chouet
DR
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