Alors que les accords d’Abraham, sous les auspices de Washington, sont une formidable percée diplomatique au Moyen-Orient, une dissonance vient assombrir le tableau : la vente contestée par Israël de l’avion furtif américain F-35 aux Emirats Arabes Unis (EAU). Ce différend pointant le risque de course à l'armement, attisée par la concurrence féroce entre russes, chinois et américains, pourrait être en réalité une opportunité pour la stabilité régionale.

 

                                                                                          L’ analyse de Hagay Sobol

L’alliance des modérés au Moyen-Orient

Depuis la signature des accords de paix d’Abraham à Washington, avec l’accord tacite de l’Arabie saoudite, le nombre de projets de coopération entre les EAU, Bahreïn et Israël croit à un rythme vertigineux. Cela concerne tous les secteurs, de l’ouverture de liaisons aériennes, en passant par la high-tech, jusqu’aux contrats énergétiques utilisant de nouvelles voies terrestres et maritimes reliant le Golfe Arabo-persique à la Méditerranée. Ce faisant, un bloc territorial se constitue, englobant les pays sunnites dit « modérés » - incluant l’Egypte et la Jordanie - premiers signataires d’une normalisation avec l’Etat Hébreu. La stabilité, la technologie, les ressources et les infrastructures sont autant d’atouts pour transformer cette région connectée à tous les continents en une des places économiques les plus dynamiques de la planète.

Course à l’armement et risque de prolifération nucléaire au Moyen-Orient

Le seul point noir à cette embellie est la vente de 50 avions furtifs F-35 américains aux EAU , contestée par une partie de l’establishment israélien. La raison invoquée est le risque de prolifération d’armes sensibles en direction des autres pays du Moyen-Orient, toujours à la merci d’un changement de régime. Cela pourrait faire perdre à Israël son avantage militaire qualitatif vital (Qualitative military edge ou QME), inscrit dans la Loi américaine. Pour les émiratis, désignés par l’Iran chiite comme cibles légitimes, il s’agit de disposer d’un armement adapté au niveau de la menace. Quant aux américains, ils doivent contrer l’offre très agressive de leurs concurrents directs, la Chine et la Russie, qui ne manqueraient pas de remporter le marché en cas de refus. Face à ces contraintes contradictoires, Washington semble avoir trouvé un compromis qui agrée toutes les parties en proposant de livrer à Abou Dabi des F-35 destinés à l’exportation qui n’intègrent pas les dernières innovations, en particuliers, celles mises au point par les ingénieurs hébreux. Le temps que les appareils soient fabriqués et testés, cela permettra de voir comment les choses évoluent sur le terrain. En contrepartie, Jérusalem ferait l’acquisition du F-22 Raptor, l’avion le plus sophistiqué du monde interdit à l’exportation, et lui serait également autorisé l’accès aux bombes-anti-bunker américaines capables d’atteindre les installations nucléaires militaires sous-terraines de Téhéran.

Mais, le F-35 n’est que la partie visible de l’iceberg. Car l’avancement de l’Iran vers la bombe atomique, - deux sites secrets du programme nucléaire militaire viennent d’être révélés -, est la véritable hantise de tous les Etats de la région, voire au-delà. Dans ce contexte, l’une des principales raisons pour laquelle l’Arabie Saoudite n’a pas encore officiellement normalisé ses relations avec Israël, est la négociation de son programme nucléaire avec les Etats Unis. Là encore, la Chine et la Russie font des offres de service qui n’apportent pas le même niveau de garantie en matière de non-prolifération. Pour Washington, les options sont limitées : soit encadrer le développement d’un programme nucléaire civil saoudien, soit donner un coup d’arrêt définitif au programme militaire perse quel qu’en soient les moyens.

Israël Start-up nation des USA ?

Entre la conception et la mise en service d’une nouvelle arme, il s’écoule en général une longue période de temps durant laquelle le champ de bataille évolue. Il est donc nécessaire de procéder à des réajustements précis et rapide sous peine d’obsolescence. Cela impose de tester ces armements en conditions réelles et d’apporter des améliorations appropriées dans des délais courts pour être testées à nouveau sur le terrain. C’est précisément dans ce segment que se positionne l’Etat hébreu avec son industrie militaire innovante et réactive. Ainsi, le savoir-faire israélien a transformé l’échec industriel initial du F-35 en success-story. Dans cette perspective, il est tout à fait concevable que pour préserver son QME, l’Etat juif puisse avoir accès aux derniers nés des avions de combat de Boeing ou Lockheed-Martin. Israël ayant en charge de faire évoluer les produits, ce qui est également valable pour le F-22 mis en service en 2005. Cela relativiserait encore plus l’acquisition de vaisseaux furtifs par d’autres pays du Moyen-Orient. En soutenant l’Etat Juif, les américains obtiennent un formidable retour sur investissement et disposent d’une vitrine de choix pour leur industrie d’armement, comme il le fut jadis pour la France quand les israéliens pilotaient des Mirages.

Les nouveaux rapports de force au Moyen-Orient

Le rapprochement entre les pays du Golfe et Israël s’est intensifié sous l’ère Obama qui s’était tourné vers l’Iran avec l’accord sur le nucléaire, au détriment de ses anciens alliés sunnites. En réponse à ce revirement, une coalition entre ces derniers et l’Etat Hébreu s’est constituée pour lutter contre la politique hégémonique perse, dont on peut mesurer tous les jours les avancées. Si hier les gardiens de la révolution islamique iraniens, ou leurs supplétifs, menaçaient les pays du Golfe divisés et étaient aux portes d’Israël, via le Liban, la Syrie ou Gaza, aujourd’hui les choses se sont totalement inversées. Un front uni fait face à la théocratie chiite qui perd un à un tous ses alliés, tel le Soudan venant de normaliser ses relations avec l’Etat Juif ou le Liban qui négocie avec son ennemi du Sud sa frontière maritime. En termes de dissuasion ou en prévision de l’accroissement des hostilités, on comprend dès lors que la compatibilité et l’interopérationnalité des armements entre alliés est un impératif absolu. Dans ce contexte, l’acquisition de F-35 par les Emirats pourrait très bien être un élément d’une coordination plus globale au Moyen-Orient à l’image de l’OTAN. C’est également un message fort adressé au Qatar désireux d’acquérir l’avion furtif qui devra choisir son camp : pacifier ses relations avec ses voisins pour rejoindre la coalition et abandonner son soutien aux Frères Musulmans ou rester du côté de l’Iran de plus en plus isolé.

Hagay Sobol est Professeur de Médecine. Il est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée, il est vice-président du Think tank Le Mouvement. Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif Tous Enfants d'Abraham.

02/11/2020 - Toute reproduction interdite.


Un F-35A Lightning II vu sur la base aérienne d'Al Dhafra, Abu Dhabi, Émirats arabes unis, le 7 août 2019.
Chris Thornbury/U.S. Air Force/Handout via Reuters
De GlobalGeoNews GGN