Culture | 14 septembre 2020

Quand le cinéma pense le Big Data

De Lionel Lacour
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Lionel Lacour est spécialiste de l’histoire du cinéma et réalisateur. Sa chronique hebdomadaire nous raconte ce que le cinéma dit de notre société.

Avec leur film Sortie d’usine en 1895, les frères Lumière initient la constitution d’une banque de données planétaire, un proto « big data » où chaque spectateur devient témoin de la société, de ses transformations et de ses progrès. Mais comme George Orwell affirmant dans Les lieux de loisirs « quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains », nombre de films d’anticipation interrogent les conséquences des nouvelles technologies sur l’avenir d’une humanité de plus en plus réduite aux analyses des big data

                                                                                   Par Lionel Lacour.

Les cinéastes ont compris que les technologies de la communication collectent des informations constituant une source de pouvoir inédite. Ainsi en 1931, par une sorte d’« archéo-intranet », les employés de À nous la liberté sont fichés et numérotés par leur patron qui connaît de fait toutes leurs relations sociales. En 1936, c’est à partir de l’invention de la télévision à Londres en 1926 que Chaplin imagine la vidéo-surveillance des ouvriers d’une usine dans Les temps modernes. La modernisation des moyens de communication permet donc de nouvelles idées de dramaturgie. Par exemple, en 1994, le trader d’Un indien dans la ville suit les cours de la bourse de Tokyo en pleine forêt amazonienne sans prêter attention à son ex-femme qui lui fait face et lui annonce l’existence de son fils ! Les films d’action exploitent aussi la puissance sans cesse grandissante des ordinateurs dans des scénarios de hold-up numérique par hacking via internet comme dans Opération espadon en 2001. Mais c’est dans l’anticipation que le cinéma excelle pour analyser la portée sociétale de ces technologies numériques de captation de données personnelles. En 2002, le monde futuriste de Minority report adapté de la nouvelle de Philip K. Dick transforme les individus hyper-connectés en source de données ambulantes. En découlent des dérives d’entreprises exploitant les big data pour inciter les citoyens à consommer davantage ou d’autorités publiques pour réduire les libertés individuelles.

Même les super héros n’échappent pas à cette révolution numérique et en 2008, Tony Stark, alias Iron man, n’existe qu’en s’étant robotisé, ses performances étant optimisées par l’accès instantané au big data. Près de 30 ans après la série télévisée L’homme qui valait 3 milliards, Iron man incarne ce mouvement prônant l’usage des sciences pour améliorer les performances humaines et dont l’expression naît en 1957, le Transhumanisme.

Les Robots : vrais héros de cinéma

La révolution industrielle imagine que l’électricité et la mécanisation permettent aux hommes de se substituer à terme à un créateur. En 1927, Metropolis, un des premiers films de science-fiction, montre ainsi le transfert de la vie d’une femme dans un robot nuisible à l’homme.

Dans son livre Robbie de 1940, Asimov s’oppose à ce genre de comportement. Devenu La planète interdite au cinéma en 1956, le robot grossièrement « humanoïde » doit obéir aux lois dites « d’Asimov » qui interdisent notamment aux robots de tuer les hommes. Ceux-ci ne doivent que servir sans s’émanciper. Pourtant, à partir de 1977, une kyrielle de robots dans Star Wars, ont des réactions quasi humaines. Ainsi le droïde de protocole 6PO a des émotions bien peu numériques ! Et R2D2 fait preuve d’un caractère bien trempé et entretient avec son maître Luc une relation très forte, son nom de code s’apparentant finalement à un véritable prénom. Paradoxalement, c’est Dark Vador, être biologique en partie robotisé qui se déshumanise par son non-respect des vies d’autrui. Le cinéma prolonge alors cette réflexion sur l’homme amélioré. Si en 1987, le policier Robocop est sauvé de la mort par une transformation mécanique et numérique, la résurgence de la mémoire et l’empathie le ramènent à son humanité. Mais en 1984, le parfait androïde Terminator est pré-programmé pour agir par analyse des situations afin d’éliminer la mère d’une rebelle du futur. Il rompt ainsi les lois d’Asimov car il est la création non d’humains mais de créatures dotées d’Intelligence Artificielle (IA) résolues à éliminer les hommes de la Terre. Dark Vador ou Terminator constituent ainsi le côté sombre du transhumanisme où le biologique affronterait impuissant la robotique.

Il faut finalement attendre L’homme bicentenaire en 1999 puis A.I. en 2001 pour retrouver des androïdes positifs dont la ressemblance physique avec des humains et l’expression d’émotions parfois réciproques, les amènent à vouloir s’extraire de leur condition robotique pour rejoindre l’humanité. Car ce que le cinéma rappelle, c’est que les robots et androïdes portent en eux des caractéristiques humaines : ils bougent, agissent, parlent ou communiquent, pensent et s’émeuvent. Tout ce qui constitue une « âme ».

Le cinéma, témoin du millénarisme numérique ?

L’angoisse née du big data serait qu’il puisse échapper au contrôle humain. En 1983 WarGames, tourné en pleine guerre froide, met en scène la prise de contrôle par Joshuah du réseau d’alliances américaines pour mener une guerre nucléaire contre le bloc communiste. Or Joshuah est un ordinateur, humanisé par son nom et sa voix synthétique, qui agit de manière non idéologique ou humaine, découvrant froidement que la « dissuasion nucléaire » n’amènerait aucun vainqueur en cas de conflit. Joshuah n’est donc ni positif ni négatif mais est le révélateur des conséquences, peut-être fantasmées, d’une perte de contrôle technologique. Plus trivialement, en 1985, Une créature de rêve participe à l’idée que tout est numérisable, y compris une créature biologique ! Cette version informatique de Frankenstein sur fond de démocratisation des ordinateurs joue avec un eugénisme numérique potache !

Selon Jean-Gabriel Ganascia dans Le mythe de la singularité : faut-il craindre l’Intelligence Artificielle ?, le cinéma suscite aussi des angoisses infondées scientifiquement, reposant sur la théorie de la singularité technologique, moment où l’intelligence artificielle supplanterait celle des hommes. Si l’IA de l’androïde de I, robot en 2004 manifeste des émotions non programmées et acquiert la compréhension de la communication non verbale et non numérisable tout en restant fidèle aux hommes, Ex machina en 2014 est bien moins optimiste. En effet, un scientifique crée un androïde sexué manipulant émotionnellement un homme jusqu’à le tuer pour arriver à son objectif final : sa liberté. Robbie d’Asimov est donc désormais anachronique ! La même année, Her imagine une relation amoureuse entre un homme et OS, une IA désincarnée n’ayant d’humain que sa voix. L’IA franchit la limite de la singularité technologique par acquisition d’une identité propre la conduisant à s’émanciper avec d’autres IA dans un système numérique dont sont exclus les humains. Si cette vision est extrême mais finalement pacifique, elle ne met pourtant pas en scène ce que 2001 : l’Odyssée de l’espace envisage en 1968. En effet, l’ordinateur HAL tue des humains pour que la mission dont il a la charge réussisse. Asimov aurait d’ailleurs quitté l’avant-première du film avec fracas puisque HAL enfreignait la loi 1 des robots. Cette vision pessimiste de la singularité technologique où l’IA prend le contrôle de l’humanité est le cœur de Matrix en 1999 où les humains ne sont plus que des réserves d’énergie pour les machines animées par une IA esclavagiste.

Mais bien des films voient aussi dans le big data la possibilité de répondre au rêve d’immortalité des humains. Et l’idée de la numérisation de l’âme à défaut de la conservation biologique corporelle en serait une forme aboutie. En 2015, le film Chappie envisage la numérisation de l’esprit humain pour le transférer à l’identique dans un corps androïde, permettant l’objectif absolu du transhumanisme, l’immortalité. En 2014, dans Transcendance, un esprit humain numérisé en expansion permanente assujettit tous les humains sur une Terre hyper connectée. La seule résistance possible devient alors une déconnexion totale pour préserver l’humanité. Et la fin de l’ère big data ?

Le cinéma d’anticipation, une projection « catastrophe » du progrès ?

Si la science inspirait autrefois le cinéma, c’est aujourd’hui le cinéma qui suscite la recherche scientifique par ses scénarios soumettant l’humanité au contrôle d’une IA et des big data, générant des angoisses irrationnelles chez les spectateurs. Le cinéma peut pourtant se faire rassurant et la rencontre entre le petit robot de Wall-E et l’androïde Eve en 2008 propose aux spectateurs un discours plus optimiste sur le rôle de l’IA et du big data pour la survie de l’humanité. Mais ce n’est qu’un film !

15/09/2020 - Toute reproduction interdite.


Pete LinfortH / Pixabay
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