La Grèce vient de commémorer le deux-centième anniversaire du soulèvement qui a conduit à son indépendance. En 1821, cette révolution a provoqué un mouvement de compassion et de solidarité à travers l’Europe et tout particulièrement en France. Alors que les musées sont encore fermés, l’exposition virtuelle La Grèce, par amour ! sur le site de la Bibliothèque nationale témoigne du vent de philhellénisme qui s’est emparé d’une partie de la société française et de la jeune génération romantique.

Par Stéphanie Cabanne.

Tout aurait commencé le 25 mars 1821 au monastère d’Aghia Lavra près de Kalavryta, dans le Péloponnèse : l’archevêque de Patras, Germanos Cotzas, en a appelé à Dieu et exhorté quelques milliers de paysans à chasser la « race impie des Turcs » qui tenait la Grèce sous son joug depuis quatre siècles. Les soixante-seize cavaliers ottomans venus l’arrêter ont été mis en déroute par les fidèles armés de fusils et les maisons turques alentour ont été incendiées. Cette date, qui coïncide avec celle de l’Annonciation - particulièrement célébrée dans le calendrier orthodoxe - est restée dans l’histoire comme le départ de la guerre d’indépendance. Une guerre qui allait durer neuf ans.

Le conflit a pris des tournures de guérilla. Dans la mer Égée, les riches armateurs, soucieux de défendre leur liberté, ont fait de leurs navires une flotte de guerre et ont assiégé les places fortes ottomanes. Sur terre, dans les montagnes du nord et jusqu’en Macédoine, des combattants ont attaqué Athènes, Lépante et Salonique. Malgré leur inorganisation et leurs divisions, ils ont proclamé en 1822 l’indépendance de la Grèce, avec le vote d'une constitution l'adoption du drapeau bleu et blanc.

Surgie brutalement, cette révolution a puisé ses racines dans le XVIIIe siècle. Elle avait été pensée et mûrie pendant plusieurs décennies par des intellectuels et une bourgeoisie acquise aux idées des Lumières. Des traductions de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ont circulé. La Société des amis, une société secrète fondée à Odessa en 1814, s’est chargée de diffuser les idées nouvelles. C’est elle qui a planifié le projet d’un soulèvement et contribué à entraîner dans la révolution les populations grecques disséminées à travers l’empire ottoman. Dès la proclamation de leur indépendance, les Grecs ont établi des constitutions proches de la Constitution française de 1791.

L’Empire ottoman n’a pas tardé à répliquer d’une main de fer. Dans Patras reprise, les opposants ont été exécutés et à Constantinople, le patriarche Grégoire a été pendu à la porte de son palais. Si les rebelles ont connu des victoires, les Ottomans ont pu reprendre le dessus grâce au soutien de leur puissant vassal égyptien. L’arrivée en Grèce d’Ibrahim Pacha, le fils du sultan d’Égypte, a entraîné la chute du Péloponnèse. À Scio, l’une des plus riches îles de la mer Égée, les insurgés ont tenté de rallier les habitants à leur cause et se sont emparés de la capitale. Les combats qui ont suivi ont été d’une violence inouïe et causé plus de 25 000 morts ! Les survivants, 50 000 hommes, femmes et enfants, ont été vendus sur les marchés aux esclaves de l’Empire.

La mort de Byron à l’origine du philhellénisme

La ville de Missolonghi, place stratégique dans le golfe de Corinthe, a été assiégée à quatre reprises. Fait célèbre, en 1824 le poète anglais Byron est venu rejoindre les résistants. Il a mis une partie de sa fortune au service de leur cause, avant de mourir d’épuisement et de la malaria. Il a succombé sans avoir combattu, ce que l’histoire a oublié. Il n’a pas assisté à la résistance héroïque des habitants ni aux exactions qui ont suivi la victoire des Ottomans.

Les massacres de Scio et le siège de Missolonghi ont scandalisé l’Europe. Certes, les monarchies issues du congrès de Vienne ont vu d’un mauvais œil ce mouvement révolutionnaire, mais un peu partout, les particuliers ont exprimé leur émotion et leur colère. Ils se sont organisés en comités de soutien. En Russie, le prince Golitsyne a organisé une collecte de fonds afin de venir en aide aux victimes. On s’est proclamé « philhellène » en référence aux antiques pères fondateurs de la démocratie.

La Grèce a aussi représenté une terre chrétienne à reconquérir et l’on a envoyé aux Grecs des armes, de la poudre et de la nourriture. Plus de mille volontaires ont quitté la France. Leurs rangs ont compté d’anciens soldats des armées napoléoniennes, des étudiants ou des boutiquiers et certains portaient une croix cousue sur leurs vêtements.

Les artistes romantiques y ont trouvé leur terrain d’expression. L’actualité a rejoint les temps mythiques. Chateaubriand, chantre du christianisme menacé, Hugo dans les Orientales, Berlioz auteur d’une Scène héroïque en 1826, tous ont marché dans les pas de Lord Byron. Le peintre Delacroix, auréolé de ses débuts prometteurs au Salon, a consacré au sort de la Grèce deux tableaux monumentaux. Il s’est documenté en lisant les récits terribles rapportés dans la presse et les a peints dans la hâte. Le rejet des conventions de la peinture d’histoire, la technique rugueuse et l’horreur du sujet lui ont attiré des critiques qu’il a crânement affronté. Le premier, les Massacres de Scio, a été immédiatement acheté par l’État. Quant au second, bouleversante allégorie de la Grèce mourante sur les ruines de Missolonghi, elle dépeint, au-delà de toute contingence, l’horreur inhérente à toute guerre et semble proposer une réflexion profonde sur le sens de l’histoire.

La Grèce dut attendre 1830 pour que l’Europe reconnaisse sa souveraineté, lors de la conférence de Londres. Cette victoire a été le fait des individus et non des gouvernements. Elle a marqué un début, celui de l’Europe des nations.

08/04/2021 - Toute reproduction interdite


La Grèce sur les ruines de Missolonghi, par Eugène Delacroix, huile sur toile, 1826
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De Stéphanie Cabanne