C’est un phénomène insolite, aujourd’hui oublié : 200 ans avant J. R. R. Tolkien, l’Europe des Lumières s’est passionnée pour des légendes celtiques, des héros édifiants et des paysages sauvages du nord de l’Écosse. Regroupés sous l’appellation Poèmes d’Ossian, ces récits ont refaçonné l’imaginaire collectif et ouvert la voie au romantisme. Il s’agissait en réalité d’un mythe fabriqué de toutes pièces, qui constitue probablement l’une des plus grandes supercheries de l’histoire de la littérature.

Par Stéphanie Cabanne.

Dès leur publication à Londres entre 1760 et 1765, les Poèmes d’Ossian suscitèrent l’enthousiasme. Aux lecteurs stupéfaits, ils dévoilèrent un monde nouveau où se sont affrontées au cours des premiers siècles de notre ère, les tribus du nord de l’Écosse et de l’Irlande. La longue épopée qui met en scène les exploits de héros valeureux est chantée par un vieux barde, Ossian. Accompagné de sa harpe, il décrit leurs combats, rapporte leurs amours et pleure leur disparition dans un assaut d’images où se mêlent les landes balayées par les vents, la mer, les clairs de lune et des apparitions spectrales dans la brume. Le souffle épique y côtoie le pittoresque et fait la part belle à la mélancolie.

L’auteur, un jeune instituteur écossais nommé James Macpherson, poète à ses heures, raconta qu’il avait collecté d’anciens récits en langue gaélique au cours de voyages dans les Highlands et dans les îles Hybrides. En 1776 parut la traduction française. Le succès fut tel que l’Europe entière se mit à lire Ossian.

Aux enfants, on donnait alors les prénoms des principaux personnages, Oscar, Dermide, Temora. Les écrivains ne purent y rester insensibles. L’Allemand Goethe fait dire à son jeune héros, Werther, que dans son cœur, « Ossian a remplacé Homère ». En France, toute la nouvelle génération, Chateaubriand, Vigny, Musset, Lamartine, emprunta à Ossian des motifs et des sentiments nouveaux : vagues rêveries au crépuscule, descriptions de paysages pittoresques, méditation sur la brièveté des choses... Les compositeurs cherchèrent à mettre en musique les chants élégiaques en recourant à des sonorités et à des rythmes inédits. Jean-Francois Lesueur, au moment même où il composait la musique du sacre de Napoléon, en 1804, écrivit un opéra, Ossian et les bardes, ajoutant 12 harpes et une batterie de cuivre à l’orchestre. L’œuvre resta à l’affiche jusqu’en 1817. Lors de la première, Napoléon, bouleversé, retira sa Légion d’honneur pour l’offrir au compositeur.

L’Empereur était le plus fervent admirateur d’Ossian. Il en recommandait la lecture à son entourage et portait toujours un exemplaire dans sa poche, jusque sur les champs de bataille. Au départ de l’expédition d’Égypte, en 1798, il fit figurer l’œuvre parmi les ouvrages à emporter et la conserva sur sa table de chevet. Il aimait en déclamer des passages. Le caractère épique et mystérieux de l’épopée nordique convenait à son tempérament passionné. Lui qui empruntait volontiers des tournures de style au texte d’Ossian n’hésitait pas à affirmer qu’Alexandre le Grand avait eu Homère, que l’Empereur Auguste avait eu Virgile, mais que lui, Napoléon, avait le privilège de régner sous l’égide d’Ossian.

Pour les résidences impériales, l’Empereur commanda des tableaux mettant en scène des épisodes célèbres : deux furent peints par François Gérard pour la salle à manger de la Malmaison, en 1801, et dix ans plus tard, une toile fut réalisée par Ingres pour le plafond de la chambre impériale au palais de Monte Cavallo, à Rome. Jamais ces peintres - auxquels il faut ajouter les dizaines d’autres qui s’emparèrent de cette vogue - n’avaient eu l’occasion de réaliser des sujets totalement nouveaux et de laisser ainsi libre court à leur imagination. Un style ossianique vit le jour, fait de compositions inattendues, de lumières nocturnes et de brumes transparentes. Les héros morts apparaissent aux vivants dans des visions oniriques, où la couleur disparaît, remplacée pas des lueurs blafardes. Balayé, le rationalisme des Lumières fit soudain place à la sensibilité exacerbée, prémices du Romantisme.

Une incroyable supercherie

Pourtant, dès la première parution, des doutes s’élevèrent au sujet de l’authenticité de ces textes prétendument composés au IIIe siècle. La Highland Society d’Edimbourg tenta d’alerter l’opinion. Plusieurs érudits refirent le voyage dans les Highlands pour mener l’enquête. Il s’avéra que certains fragments étaient des originaux mais que la majorité de l’œuvre avait été recomposée par Macpherson sous forme de pastiche non exempt d’erreurs et d’approximations.

Le débat fit rage dans plusieurs pays et dura pendant des années. Au sein d’une Europe conquise par Napoléon, la mise au jour d’une Antiquité autre, locale et idéalisée, prenait une connotation identitaire. Chacun s’enquérait de ses propres racines et commença à créer son folklore nourri de légendes locales. En Allemagne, Wagner y puisa sa Tétralogie.

Chateaubriand écrivit que Macpherson avait « ajouté aux chants des muses une note jusque-là inconnue » et que c’était « assez pour le faire vivre ». Mais à force de pastiches et de surreprésentation, la vogue ossianique s’essouffla. Elle survécut à la chute de l’Empire, en 1815, mais ensuite elle déclina et elle finit par s’épuiser sous la monarchie de Juillet. Le manque de génie du texte, aux qualités littéraires médiocres, explique certainement l’oubli dans lequel il a fini par sombrer.

On présente parfois le Seigneur des anneaux (1954) comme l’héritier moderne de la légende d’Ossian. Tolkien puisa à des sources différentes il est vrai, mais il œuvra aussi à composer une mythologie nouvelle à travers des récits épiques, offrant à ses lecteurs une alternative à la culture classique et de grandes parts de rêve.

16/06/2021 - Toute reproduction interdite


Apothéose des héros français morts pour la patrie pendant la guerre de la Liberté par Anne-Louis Girodet
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De Stéphanie Cabanne