Culture | 18 mars 2021

Il y a 150 ans, les Tuileries en flammes !

De Stéphanie Cabanne
4 min

Il y a 150 ans, Paris était une destination prisée par les visiteurs étrangers qui venaient admirer ses ruines noircies. Ils pouvaient ainsi prendre la mesure des destructions opérées par les Communards au cours de la Semaine sanglante, en mai 1871. L’incendie des bâtiments officiels de Paris était-il une simple dérive ou le résultat d’un projet concerté ? Alors que la mairie de Paris s’apprête à commémorer les 150 ans de la Commune, c’est ici l’occasion de revenir sur la disparition des Tuileries, le palais des rois et des empereurs.

                                 Par Stéphanie Cabanne. 

Née de 4 mois de siège de Paris par l’armée prussienne et de l’humiliation de la défaite, la Commune s’inscrivait dans la tradition des courants révolutionnaires hérités de 1789. Un imaginaire collectif associait les rues de la capitale aux révoltes spontanées et aux barricades. Jules Vallès, élu de la Commune, n’a-t-il pas surnommé la ville « le bivouac des révolutions » ? Napoléon III, qui venait tout juste de s’enfuir, avait pris garde d’installer 4 garnisons dans le palais du Louvre, plus que méfiant à l’égard des Parisiens, si prompts à se révolter.

Gouvernement chaotique, miné par les rivalités interne, la Commune a laissé dans les mémoires socialistes la trace d’une expérience unique et visionnaire : république indépendante dont les propositions, dans les domaines du droit du travail, de l’accès à la justice, au logement ou à une école laïque et gratuite, trouvent leurs échos dans le XXe siècle.

Mais pour l’heure, en cette année 1871, Paris a des airs de Pompéi. La colonne Vendôme gît à terre. Le peintre Courbet, conseiller délégué aux Beaux-Arts de la Commune, a présidé à sa destruction, applaudi par les Communards qui y voyaient l’affirmation « de la fausse gloire et de la brutalité militaire ». Les ruines de l’Hôtel-de-Ville, qui semblent avoir figé l’édifice dans son agonie, impressionnent particulièrement les curieux. En comparaison, celles du palais des Tuileries, plus grossières, s’avèrent presque décevantes.

Que faire de toutes ces ruines ? Les débats commencent. Pour Théophile Gautier, qui condamne la « barbarie communarde » à l’instar de la plupart des écrivains de l’époque, il faut en conserver quelques-unes à titre d’avertissement pour l’avenir. Beaucoup sont rapidement déblayées. Celles des Tuileries en revanche, restent en place. Le lieu revêt en effet une portée symbolique particulière : il s’agit de l’ancienne résidence de Catherine de Médicis, de Louis XV, de Napoléon Ier et de son petit-neveu, Napoléon III. Tout dépend de l’avenir du régime de la France, dont le sort incertain oscille encore entre république et monarchie. En attendant, les restes demeurent à l’air libre et se détériorent sous les intempéries.

Les Tuileries ont brûlé trois jours et trois nuits

Les Communards avaient-ils pour projet de détruire Paris ? Cela peut étonner car ils y vivaient et beaucoup d’entre eux travaillaient au cœur de la ville. Mais ils ont clairement exprimé leur détermination d’associer l’anéantissement des régimes « tyranniques » à celui de la cité. Dans leur programme publié en mars 1871 sous le titre de « Déclaration au peuple français », on peut lire : « Nous serons vainqueurs ou Paris sera en ruines avec nous ! ».

À défaut, n’ayant pas de plan concerté et étant accaparés par la conduite de la guerre, ils s’en sont pris aux bâtiments symboliques au nom de la « purification de l’espace public ». Curieusement, ils ont épargné les églises et la cathédrale Notre-Dame, entre-temps transformées en clubs politiques.

Après avoir été pillées et vidées de leur mobilier, les Tuileries sont incendiées le 23 mai. 3 individus, le chef militaire Jules Bergeret, le sergent de ville Étienne Boudin et le garçon boucher Victor Bénot, accompagnés d’une trentaine de fédérés, répandent consciencieusement goudron, poudre et liquides inflammables dans les appartements, dans la chapelle et le théâtre. L’incendie, allumé par Bénot, est contemplé par les trois hommes tandis qu’ils prennent leur souper sur une terrasse du Louvre. Se propageant au reste du palais, les flammes anéantissent sur leur passage la bibliothèque et ses 80 000 ouvrages dont un millier de manuscrits précieux.

Les ruines du palais étaient bien encombrantes pour la jeune IIIe République, proclamée en 1875. À l’évidence, le gros œuvre étant encore debout. Il était possible de reconstruire les Tuileries. Mais le temps et l’exposition aux intempéries ont « ruiné les ruines ». Jules Ferry, ministre des Beaux-Arts, fit finalement voter leur arasement en 1882. L’année suivante, il ne restait presque plus rien des ruines vendues aux enchères.

Depuis, l’idée de reconstruire le palais des Tuileries réapparaît comme un serpent de mer. C’est d’ailleurs un phénomène en essor en Europe : les Allemands ont reconstruit en 2015 le Palais Royal des Hohenzollern au cœur de Berlin, les Moscovites la cathédrale St-Sauveur détruite par Staline, les Vénitiens la Fenice, etc.

Les partisans du projet mettent en avant des arguments de nature architecturale et urbanistique, dans le désir de restituer la cohérence originelle des lieux. La disparition des Tuileries qui formaient une aile longue de 260 mètres face au jardin des éponyme a laissé un vide béant. Les opposants au projet dénoncent un « pastiche à la Disneyland » qui constituerait un précédent dangereux et avancent que les 350 millions d’euros nécessaires (tous issus de fonds privés) seraient bien plus utiles à la restauration du patrimoine existant.

Aujourd’hui, le regard parcourt d’une traite la perspective qui va de la Pyramide du Louvre aux tours de la Défense en passant par l’obélisque de la Concorde et l’Arc de triomphe. L’arc du Carrousel, qui était l’entrée monumentale du palais, se retrouve seule au milieu d’une esplanade de sable.

Mais 150 ans ont passé, un temps peut-être trop long pour envisager de revenir en arrière…

18/03/2021 - Toute reproduction interdite


Barricade à l'angle des boulevard Voltaire et Richard-Lenoir en 1871
Bibliothèque historique de la Ville de Paris/Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

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