Economie | 29 décembre 2020

Qu’est ce qui explique le succès économique d’une civilisation ?

De Sébastien Laye
6 min

La vraie prospérité économique d’une civilisation est due à plusieurs facteurs comme les révolutions de l’information, des transports et de l’énergie. Contrairement aux idées reçues, le numérique et internet ne constituent pas l’enjeu économique prioritaire pour les années à venir.

                        La chronique de Sébastien Laye.

 

Dissipons tout malentendu avant de commencer notre propos : notre vision du concept de civilisation est bien plus large et exhaustive que le propos de cette analyse. Point de reductio ad homo oeconomicus ici : il va de soi qu’une civilisation se définit par sa culture, son histoire, ses nations, sa langue, sa gastronomie, sa littérature…. Un certain modèle économique peut aussi y contribuer, comme le capitalisme libéral pour la civilisation anglo-saxonne, mais cela n’est pas une condition sine qua non.  Par exemple, la civilisation hispanique n’a pas eu un modèle de développement économique unique. Il s’agit de comprendre, au sein d’une même sphère civilisationnelle, ce qui fait qu’elle atteint ou non la prospérité économique et sociale. L’Empire romain avait atteint ce stade au premier siècle de notre ère. L’Europe catholique et féodale n’y sera jamais parvenue. Comme certains de nos contemporains envisagent désormais LA civilisation comme une entité globale  en une vision holistique qui partirait en fait de la civilisation humaine, on pourrait s’interroger sur les éléments moteurs de cette civilisation moderne, et comment ils pourraient évoluer.

Lorsque l’on passe en revue la littérature économique mais aussi historique sur le sujet (notamment Polanyi, Weber, Braudel, Hayek, Kondratieff), deux lois d’airain paraissent surplomber le développement des diverses civilisations : la première est le rôle de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’information ou le savoir (et la manière de le transmettre), la seconde serait l’impact des révolutions dans le domaine des transports et de l’énergie.

Sur le premier front, l’information : l’apparition de l’écriture de l’imprimerie ou de l’internet, semble faire et défaire des entités politiques et culturelles, mais aussi déterminer les conditions de la croissance économique. Les théories économiques modernes de la croissance, comme celle de Solow, ont dû définir dans leurs équations un facteur non quantifiable - le facteur epsilon - expliquant la croissance au-delà des facteurs capital et travail.  Faute de meilleure définition, ce facteur insaisissable est l’innovation dans la production et la transmission du savoir en lui-même. Le medium permet l’accès et la diffusion du savoir, modifiant conditions d’éducation, d’apprentissage, de production bien sûr, mais aussi la conscience même des peuples. Cette boucle de retro causalité est encore un mystère mais les linguistes ont mis en exergue que cette modification du medium pouvait aussi changer la culture et l’imaginaire des peuples… Lorsque l’on passe du livre à l’internet, les structures politiques et culturelles finissent aussi inéluctablement par se fissurer. Ted Chiang, dans Story of your life, montre qu’une race extra-terrestre utilisant une autre forme d’écriture que nous a un rapport au temps complètement différent.

La seconde loi est trop oubliée dans les analyses contemporaines, probablement parce qu’elle n’a pas connu de vraies itérations depuis trente ans : les changements dans les modes de transport et de production d’énergie définissent largement le succès économique d’une civilisation. Ainsi, le passage de la marche à pied au cheval puis à la machine à vapeur crée les conditions de la civilisation industrielle : puis l’avènement des engins à moteur à combustion, des avions et du nucléaire ouvre de nouvelles perspectives à l’Occident d’abord puis au monde entier. Ces révolutions dans les transports définissent régulièrement dans l’histoire les gagnants et les perdants de la croissance économique. Cela est encore plus visible avec les modes de production d’énergie. Nous ne parlons pas ici de l’accaparement par tel ou tel État d’une ressource naturelle (ce mercantilisme énergétique ne se produit que sur des ressources dont l’intérêt est prouvé donc forcément matures) mais bien d’un changement de paradigme dans le mode de production d’énergie le plus courant :  éléments naturels, force manuelle (esclavage), force des animaux, énergies fossiles, énergies renouvelables, nucléaire. À chaque fois que l’être humain a maitrisé une nouvelle source d’énergie et sa transformation, la civilisation s’en est trouvée radicalement ébranlée : on a ainsi pu parler de civilisation du fer, du cheval, du pétrole, dont nous vivons probablement la lente agonie à l’heure actuelle.

Un investissement nécessaire sur l’énergie et les transports

Si l'on s’élève au-dessus de l’écume des jours, force est de constater que notre civilisation se trouve un peu à la croisée des chemins : la première loi laisserait augurer d’une explosion de croissance certes, mais nous échouons collectivement si on se réfère à la seconde loi. En matière d’énergie ou de transports, nous stagnons depuis des lustres. L’essentiel du capital financier s’investit dans des activités qui ne s’attaquent pas aux grands problèmes de l’humanité, comme l’énergie et les transports. Pour un Elon Musk, qui tente d’abaisser le coût de la conquête spatiale ou de changer la source d’énergie de nos transports, trop d’entrepreneurs et de capital poursuivent des activités sans intérêt pour les grands problèmes du moment. Un Facebook ou un Amazon ne représentent que des innovations incrémentales sans grand intérêt. La folie spéculative des valeurs internet ou biotechnologiques n’est pas alignée avec l’intérêt scientifique de leurs produits. Rares sont ceux qui essayent de résoudre ces deux questions fondamentales pour une civilisation que sont les modes de transport - dont découle la maîtrise de l’espace - et la production d’énergie. Mais les prémices de telles révolutions sont visibles, à travers le New Space ou l’hyperloop, la capture de CO2, l’hydrogène, la fusion nucléaire, ou les progrès prévisibles des énergies renouvelables.  Lorsque j’ai grandi dans la France des années 80 et 90, je pensais qu’en 2020 nous aurions des voitures volantes, une énergie illimitée et des hommes sur Mars. Mais pour un Musk ou un Thiel s’attaquant à de vrais problèmes, la plupart de mes amis entrepreneurs dans la technologie lancent des business frivoles pour satisfaire nos bas instincts de consommateurs.

En fonction de leur niveau technologique et de leur source d’énergie, on peut non seulement classer les civilisations du passé et leur degré de développement économique mais aussi se projeter dans le futur. A l’instar des économistes, les astronomes ont ainsi répliqué le même modèle pour comprendre l’état de développement d’une civilisation extraterrestre : mais la fameuse échelle de Kardachev, améliorée plus récemment par Michio Kaku, est en réalité un prisme pour comprendre l’avenir de notre civilisation…ou sa destruction.

Cette échelle définit des types de civilisation en fonction du sous-jacent énergétique, et son corollaire, le mode de transport le plus avancé. La civilisation humaine actuelle est de type 0, dans la mesure où elle est alimentée par certaines ressources naturelles - mais pas toutes -  et que nous pouvons nous déplacer sur tout point du globe. Sur le postulat d’une progression exponentielle de la technologie et de l’économie - de plus en plus douteuse quand on voit au moins à court terme nos échecs, mais sur des milliers ou des millions d’années, la linéarité exponentielle reprend son sens - , cette échelle décrit trois types de civilisations futures ou extraterrestres : une civilisation de type 1 est capable de contrôler l’intégralité de l’énergie disponible sur sa planète, de la stocker et de se déplacer sur d’autres planètes aisément. Quand nous aurons découvert tous les secrets de l’atome, et accédé à l’énergie gratuite des éléments (les énergies renouvelables) en étant capable de les stocker et de les contrôler (manipulation du climat terrestre), nous serons une vraie civilisation de type 1.

Une civilisation de type 2 peut contrôler toute l’énergie de son étoile la plus proche et ainsi voyager dans sa galaxie au moins vers les systèmes solaires les plus proches, en colonisant d’autres planètes aisément (pensons ici au modèle de Star Trek). Une civilisation de type 3 contrôlerait toute l’énergie de sa galaxie et pratiquerait le voyage intergalactique (le modèle Star Wars). Ces deux types de civilisation, via des sources immenses d’énergie et des modes de transport nouveaux, auraient accès à un niveau de prospérité hors d’atteinte pour une civilisation de type 0, de la même manière qu’à l’âge de fer, jamais nos ancêtres n’auraient pu contempler la richesse actuelle du monde.

A l’issue de cette présentation des principaux modèles de développement économique, qu’ils viennent de la pensée économique ou astronomique, force est de reconnaître que notre époque, et notre civilisation occidentale  - si l’on revient au déterminisme geographico-culturel du concept de civilisation - a besoin de sérieusement et rapidement innover dans le domaine de l’énergie et des transports si elle veut fournir des opportunités économiques et sociales à sa population. Sans cela, et alors que le dernier changement de paradigme dans l’information (le numérique) a eu lieu, nous sommes condamnés à une lente stagnation. Contrairement aux idées reçues, le numérique et l’internet ne sont pas l’enjeu économique prioritaire des quarante prochaines années.

 

17/12/2020 - Toute reproduction interdite


La première capsule Hyperloop pour passagers en grandeur réelle est dévoilée lors de sa présentation à El Puerto de Santa Maria, en Espagne, le 2 octobre 2018
Marcelo del Pozo/Reuters
De Sébastien Laye

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