Une plainte devrait être déposée prochainement auprès de la Justice française par une association des droits de l’Homme qatarienne, Al-Thani Human Rights, à l’encontre de l’ex-procureur général du Qatar, homme lige de la mère de l’Émir du Qatar. Des plaintes similaires pour détournement de fonds seraient en cours auprès des Nations unies à New York et à Zurich.

Par Jean-Pierre Marongiu

Ambitieuse et calculatrice, davantage Lucrèce Borgia que Joséphine de Beauharnais, l’histoire de l’épouse favorite de Sheikh Hamad et mère de l’Émir du Qatar Scheik Tamim, est d'abord celle d’une vengeance implacable.

Tout commence par un exil, quand la fin des années 1960, la famille de la Sheikha fut expulsée du Qatar, son père devint un paria ayant participé à un mouvement de contestation en faveur d'une meilleure redistribution du pouvoir.

Les Al-Misned ont alors vécu au Koweït puis en Égypte, comme des réfugiés politiques. La jeune Mozah ne pardonnera pas, c’est le début d’un plan machiavélique d’éviction de la famille Al-Thani du pouvoir.

Femme d’une grande beauté, elle a appris en Égypte les subtilités de la politique auprès des mouvements étudiants proches des frères musulmans. Elle comprend également la nécessité de paraître auprès de l’Occident comme une progressiste et se pare des codes de langage et des atours de son idole, Jackie Kennedy.

Quand, en 1977, elle épouse Hamad, lequel n’est à l'époque que le prince héritier, elle est l’offrande d’un mariage de raison qui permet aux Al-Misned de retourner au pays. En se soumettant, les Al-Misned renoncent à toute velléité d’accession au pouvoir. Mozah réalise l’ascendant que sa beauté lui confère sur son mari. Elle écarte rapidement les autres épouses et parvient avec force de manigances jusqu’à pousser Sheikh Hamad à destituer son père et prendre le pouvoir.

Mozah Bint Nasser al-Misned aime séduire, entreprendre, paraître, s'interposer même allant jusqu’à gouverner en sous-main le pays et développer un réseau personnel de hauts fonctionnaires contrôlant les rouages administratifs, judiciaires et économiques de l’État. Une attitude qui détonne parmi les monarchies du Golfe et qui lui attire de puissantes inimitiés.

En France, elle fait sensation au bras de l’émir lors de la cérémonie du 14 Juillet quand, invités du mandat de Nicolas Sarkozy, elle apparaît en tenue de haute couture attirant plus de regards que Carla Bruni. Port de tête altier, mince, la Sheikha fait la une des magazines people. Son mari, éperdument épris, demeure sous influence et ne lui refuse rien.

Mère de sept enfants, elle réussit à briser la tradition afin que son deuxième fils Tamim puisse être nommé prince héritier, alors qu'il n'était pas le premier dans l'ordre de succession au trône.

Pour les médias occidentaux, elle est non seulement une icône d’inspiration progressiste, mais également une femme d’affaires. À son initiative, la Qatar Investment Authority devient l’actionnaire majoritaire du groupe Lagardère.

Dans un film de promotion, on la voit œuvrer pour des actions humanitaires dans un camp de réfugiés au Kenya. Il s'agit d'une scène de propagande glamour parfaitement orchestrée. Les images qui sont reprises massivement par la presse people ne sont pas sans rappeler ses icônes, Lady Di ou Audrey Hepburn.

Outre la présidence de la Qatar Foundation, lieu pharaonique dédié aux plus grandes universités internationales, elle préside le Conseil suprême pour les affaires touchant à la famille, et est vice-présidente du Conseil suprême de la santé. Elle occupe le bureau des décisions gouvernementales dans le palais royal.

Elle est à l’origine de la boulimie dispendieuse qui s’est emparée du Qatar, entre stratégie d’enrichissement personnel, de captation du patrimoine national et d’éviction progressive de certains des membres de la tribu Al-Thani.

Les Al-Misned sont des marchands et traditionnellement méprisent les Bédouins dont sont issus les Al-Thani. Sheikha Mozah tient d’une main ferme les rênes du Qatar par l’entremise de son mari et de son fils. Durant des années, elle accompagne son mari dans les voyages officiels, ce qui est tabou parmi les monarchies du Golfe. Elle use de ses voyages pour faire de l’influence ; on l'a ainsi vue à Gaza portant de la broderie palestinienne sous son abaya noire.

En raison de sa médiatisation et de ses prises de position publiques, Mozah subit une forte opposition de la part des conservateurs. Elle a fait incarcérer pendant trois ans, sans procès, un journaliste qui avait osé évoquer le malaise de la population à l’exposition des photographies de la Sheikha s'étaler à la une des journaux. Enfin, son inimitié avec le très puissant Hamad Bin Jaseem Al-Thani alors Premier ministre, s’est conclue par la destitution et l’exil à Londres de celui-ci.

À Londres justement, sont regroupés des opposants au régime autocratique inquiets des dérives politiques et des dépenses faramineuses des fonds publics. Outre la plainte qui devrait être prochainement déposée à Paris, des plaintes similaires pour détournement de fonds sont en cours auprès des Nations unies à New York et à Zurich. Ces plaintes visent nominativement le procureur général du Qatar Ali Bin Mohsen Bin Fetais Al-Marri, lequel est à la fois le bras justicier de Sheikha Mozah et son plus fidèle allié.

Une lettre au Président de la République française et aux membres des corps intermédiaires a été récemment publiée, afin d’attirer l’attention de l’exécutif français sur l’usage possible de fonds public à des fins d’enrichissement personnel et de blanchiment lors d’acquisitions sur le sol français.

Al-Thani Human Rights, dans sa lettre à Emmanuel Macron, fait ainsi état de nombreuses affaires de corruption en France et Europe, dont le procureur général du Qatar serait le maître d’œuvre sur instructions directes de Sheikha Mozah.

D’après les signataires, un réseau de prête-noms sous la coordination du procureur général Ali Bin Mohsen Bin Fetais Al-Marri aurait infiltré le système économique français en acquérant de multiples participations ou acquisitions enregistrées en leur nom personnel ou celui de membres de leur famille. Alors même que ces fonctionnaires au service de l’État du Qatar ne peuvent justifier de fortunes personnelles, ils auraient accumulé un patrimoine en propriétés ou en participations dans des groupes français se chiffrant en milliards d’euros. L’étendue de leur influence leur aurait permis d’obtenir du gouvernement français, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, un privilège pour les investisseurs qataris à être exemptés de toute imposition sur les bénéfices de leurs investissements à la France.

Demande d’enquête

Al-Thani Human Rights exhorte le gouvernement français à diligenter une enquête du Parquet National Financier dans le but de vérifier les investissements réalisés en France au cours des 25 dernières années par des investisseurs qataris, ou par des sociétés détenues par des investisseurs qataris enregistrés à Malte, au Luxembourg, dans les Îles Vierges britanniques, au Panama et aux Bermudes.

L’organisation est convaincue qu’une telle enquête ferait apparaître que plus de 90% de ces investissements appartiennent aux mêmes individus exonérés d’impôts en France précédemment cités, au préjudice des citoyens qatariens et français.

17/07/2021 - Toute reproduction interdite


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De Jean-Pierre Marongiu