International | 17 janvier 2021

Qatar 2022 : foot, corruption et islamisme

De Jean-Pierre Marongiu
4 min

Panorama, un magazine italien bien informé, révélait il y a deux semaines une affaire surprenante. 4 milliards de dollars évaporés, mettant à jour une escroquerie, avec à la clé la condamnation en justice d’un membre de la famille royale qatarie impliqué dans l’organisation de la coupe du monde 2022.

                                              Une enquête de Jean-Pierre Marongiu (avec la rédaction).

Ce qui s’est passé entre le Qatar, l’Italie et le Royaume-Uni après que ladite fraude ait été éventée par l’intermédiaire d’un aigrefin turinois multirécidiviste, est symptomatique du comportement ambigu de l’émirat. À la manœuvre de l’escroquerie se trouve un membre influent de la famille royale du Qatar, Sheikh Fahad bin Ahmad bin Mohamed bin Thani Al Thani. Le deuxième intervenant de l’histoire que rapporte Panorama est un italien bien connu de la Justice italienne. Antonio Castelli est un intermédiaire financier gérant d’une société de courtage. Sheikh Fahad va utiliser les réseaux de Castelli pour développer sous un anonymat relatif des affaires en Suisse, au Liban et bien sûr au Qatar.

Le marché pharaonique de la construction des stades de la coupe du Monde va donner des ailes à l’association de malfaiteurs Qataro-italienne. Castelli sera le visage réconfortant à présenter aux nouveaux investisseurs pour la construction de stades et de bâtiments de la coupe du monde. Mais Castelli est arrêté en 2012 pour détournement de fonds à hauteur de 470 millions d’euros.

Sheikh Fahad, entendu par la justice italienne afin de s’expliquer sur ses liens avec Castelli, affirmera ne pas être au courant des faits reprochés. Sans preuve, le procureur refermera le dossier jusqu’à ce qu’une nouvelle victime, la Fondation Swifthold, entre en scène.

Swifthold, un fonds en fiducie basé au Panama et possédant une représentation à Londres, souhaite investir dans la réalisation de parcs de loisirs dans les plus grandes villes du monde. Les représentants de Swifthold rencontrent Castelli dont ils ignorent les déboires juridiques et sont séduits par la présence de Fahad, qui fait office de caution morale en tant que membre de la famille royale qatarie. Antonio Castelli monte alors un dossier financier compliqué et la Fondation débourse une partie de l’argent demandé - près de 4 milliards - pour un parc d’attractions qui ne sera jamais réalisé.

Bien évidemment, les tentatives pour contacter Sheikh Fahad resteront infructueuses, celui-ci ne daignant pas s’expliquer. Swifthold lancera en juillet 2010 une procédure devant la Haute Cour anglaise, laquelle condamnera Fahad à payer à lui payer 6 milliards, intérêts inclus. Le fruit de cette escroquerie - ou ce qu’il en reste - se trouve probablement aujourd’hui quelque part au Qatar ou aux États-Unis, sur l’un des comptes bancaires du Sheikh Fahad Al Thani ou d’un de ses hommes de paille, en dépit des efforts de la justice anglaise qui multiplie les injonctions pour y avoir accès.

Un prestataire de Qatar 2022 en lien avec l’islamisme

Sheikh Fahad est membre d’une branche importante de la famille régnante, celle des descendants de Jassim Bin Mohammed, fondateur du Qatar moderne. En 2003, violant les sanctions de l’ONU, il facilita l’importation en Irak de dispositifs de pointage laser à double usage (civil et militaire) en pleine guerre du Golfe.

Passionné de football, il est aussi actionnaire de société prestataires de la coupe du monde de football qui doit se dérouler à Doha en 2022.

Selon le magazine Panorama, il aurait par ailleurs opéré des tentatives de rachat de clubs en Grande Bretagne rejetées par la Fédération anglaise qui connaît sa réputation. Mais quand il ne peut pas apparaître, ce sont apparemment ses frères qui le font. Ses frères, ce sont Khalid, Jassim et Hamad, membres fondateurs du FC Al Gharrafa, club majeur de la ligue qatarienne dont le président actuel est Jassim bin Thamer, un cousin de Sheikh Fahad, très impliqué dans la Fédération qatarienne de Football et membre du comité exécutif de la coupe du Monde 2022.

En 2019, l’un des frères de Sheikh Fahad, Khalid, a tenté le rachat du club de Watford relégué en 2 ème division. La proposition a été rapidement rejetée, probablement en raison d’une procédure juridique de fraude lancée par la Haute Cour du royaume uni à l’encontre de Sheikh Fahad dans le cadre de l’affaire Swifthold.

Un autre tapis, plus sanglant celui-là, concerne les relations de Sheikh Fahad avec l’islam radical. D’après plusieurs sources, Sheikh Fahad entretiendrait en effet des liens avec le palestinien Waddah Khanfar, ex-conseiller à la direction d’Al Jazeera. Ils auraient effectué ensemble des séjours dans la bande de Gaza. Khanfar est proche du Hamas et c’est un intime de Jassim Sultan, l’un des théoriciens de l’organisation islamiste des Frères musulmans. Lors d’un voyage en Jordanie en 2012, Sheikh Fahad et Waddah Khanfar, accompagnés de Sultan Jassim, auraient par ailleurs rencontré Khaled Mechaal, le chef du Hamas, organisation considérée terroriste par l’Union européenne et les États-Unis.

Un étrange mélange des genres qui ne semble pourtant pas effaroucher l’émir Tamim, ni même le comité d’organisation de la coupe du monde 2022. Il est vrai que la puissance d’investissement de la famille Al Thani à travers le monde rend ses membres - dont certains sont sous statut diplomatique - le plus souvent intouchables.

13/01/2021 - Toute reproduction interdite


Sheikh Fahad bin Ahmad bin Mohamed bin Thani Al Thani
DR
De Jean-Pierre Marongiu

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