La prostitution des jeunes est en pleine croissance. Selon le rapport mondial sur l’exploitation sexuelle de la Fondation Scelles paru en 2019, 39% des personnes qui se prostituent en France seraient âgées de 18 à 24 ans, et 10% seraient mineures. Des jeunes bien souvent en situation de précarité sociale, financière ou psychologique. Une situation dramatique qui inquiète les pouvoirs publics, d’autant qu’un tiers des étudiants auraient rencontré des difficultés financières suite aux différents confinements.

Une enquête de Marie Corcelle.



Elie * a aujourd’hui 23 ans et ne se prostitue plus. Il a commencé alors qu’il était mineur : « Je rencontrais les hommes sur Grindr. Mon premier client était un homme de 40 ans, et moi j’en avais 16. J’ai menti sur mon âge. J’avais besoin d’argent, et je devais rembourser des gens ». Une première fois suivie par de nombreuses autres. « J’ai continué parce que c’était de l‘argent facile, et je considérais ça seulement comme un mauvais moment à passer » confie-t-il. Si Elie exigeait au minimum 50 euros, il pouvait en obtenir 300 en quelques heures : « Tu gagnes beaucoup en une seule fois, et plus ça dure, mieux c’est. »

Une même jeunesse mais différents types de précarité

Mélanie Dupont, psychologue de l’Unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu à Paris, estime que « chez les mineurs, il n’y a pas tellement de prostitution de survie, mais chez les étudiants, on est plus dans ce schéma-là, surtout à l’heure actuelle ». Par les temps qui courent, la situation est préoccupante : au troisième trimestre de 2020, le chômage chez les jeunes s’élève à 22,3% d’après l’INSEE, et un tiers des étudiants aurait rencontré des difficultés financières suite aux différents confinements, selon l’Observatoire de la vie étudiante.
Si la précarité est certes financière, elle revêt toutefois d’autres aspects. C’est ce qu’explique Mélanie Dupont : « Si on parle de précarité sociale, éducative, psychique, il y a une surreprésentation de la prostitution de survie ». Des faits appuyés par l’étude de 2019 de l’Observatoire des violences envers les femmes, menée en Seine-Saint-Denis : la majorité des mineurs se prostituant a souffert de violences par le passé, qu’elles soient physiques ou psychologiques. Chez les populations qui présentent de nombreux traumatismes, « il y a toute une pensée qui considère les conduites prostitutionnelles comme de l’automutilation », explique la psychologue. « C’est une manière d’exprimer sa souffrance et de tenter de se réguler, mais bien évidemment ça ne marche pas » poursuit-elle.

Le cas des adolescents

Après l’affaire Zahia - mineure impliquée dans une affaire de proxénétisme avec des joueurs de l’équipe de France de football ndlr - , de nombreuses adolescentes influencées par l’histoire de la jeune femme se sont mises à vendre leur corps. Recourant à la prostitution, elles imaginent ainsi pouvoir échapper à leur situation sociale. Elda Carly, présidente de l’association Equipes d’Action Contre le Proxénétisme (EACP) décrypte ce phénomène : « Avec ce qu’il s’est passé, Zahia est devenue riche et célèbre : elle a ouvert son magasin, lancé sa marque de lingerie, etc. Cet effet bling-bling incite les adolescents qui souhaitent gagner de l’argent à se prostituer pour ensuite se payer leurs envies ». Ces jeunes qui rêvent d’une vie meilleure « sont en situation d’errance, et leurs parents ne s’en occupent pas. Ils sont à l’abandon, et sont des proies faciles pour ceux qui veulent les prostituer », poursuit la directrice de l’association.
À cette tendance s’ajoute celle des petits amis proxénètes. Elda Carly raconte un procès auquel elle a assisté : « Un garçon de 17 ans et demi prostituait sa petite-amie. La juge lui a demandé pourquoi, et il a répondu qu’ils n’avaient pas d’argent. Quand elle lui a demandé pourquoi il ne se prostituait pas lui-même, il a avancé qu’en tant que garçon, c’était impossible… Il prenait 50 euros pour chaque client ». La psychologue Mélanie Dupont explique : « Un homme passe par là, c’est le prince charmant, il vend du rêve, mais il va devenir le proxénète, et c’est là que la descente aux enfers commence ». Sans grande surprise, les réseaux sociaux jouent un rôle majeur. Selon le rapport mondial sur l’exploitation sexuelle de 2019 publié par la fondation Scelles, « les deux tiers des activités de la prostitution passent par les nouvelles technologies, souvent utilisées par les proxénètes, les trafiquants, et les pédophiles pour attirer et recruter leurs proies ». Quand on connait la dépendance des jeunes vis-à-vis de leurs portables et des réseaux sociaux, on peut grandement s’inquiéter.

Le sugar dating, une prostitution déguisée

En 2017, en France, le site RichMeetBeautiful avait fait parler de lui. Son slogan, visible dans les rues de la capitale, scandait « Pas de prêt étudiant ? Sortez avec un sugar daddy ». En théorie, le sugar dating consiste à entretenir financièrement des femmes bien plus jeunes - souvent des étudiantes - et la plupart du temps, il s’agit de prostitution déguisée. Hélène* s’est inscrite il y a deux ans sur le site Mysugardady.fr, alors qu’elle était à l’université : « J’allais aux rendez-vous après mes cours. Dans la description de mon profil, je disais que j’étais étudiante et que j’avais besoin d’aide ». La jeune femme de 24 ans reconnaît : « Mon premier client me payait pour le rejoindre à l’hôtel, et avoir des rapports avec lui pendant une heure et demie ou deux ».

Le sugar dating, peut aussi impliquer de la violence. Hélène témoigne : « Un jour, je suis allée à un rendez-vous avec un sugar dady qui était un régulier, et ça s’est mal passé. Quand je le voyais, j’étais dans la soumission, et le problème, c’est qu’il n’y avait pas de limites prédéfinies. Tu peux en parler avant, mais bon... Ce jour-là, j’avais plus subi qu’autre chose. Quand je suis partie, je me dégoutais, je pleurais, et j’ai couru me réfugier sous la douche. Si j’avais eu une brosse en métal pour me frotter le corps je l’aurais prise ».

En France, la loi est claire. L’article 611-11 du Code Pénal prévoit que « le fait de solliciter, d'accepter ou d'obtenir des relations de nature sexuelle d'une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d'une rémunération, d'une promesse de rémunération, de la fourniture d'un avantage en nature ou de la promesse d'un tel avantage est puni de l'amende prévue pour les contraventions de la 5e classe ».

Les conditions générales des sites de rencontre des sugar daddy sont claires : tout rapport sexuel en échange d’une quelconque contrepartie est condamné. Pourtant, personne n’est dupe de cette prostitution dissimulée, et de nombreuses associations militent en faveur de leur fermeture. Les responsables et les fondateurs de ces entreprises déclarent qu’ils n’ont pas connaissance des discussions échangées, comme sur n’importe quel réseau social, et qu’ils ne sont que des hébergeurs. Il n’est reste pas moins que des sites comme Seeking Arrangement ** – qui se targue de compter près 8 millions de sugar babies dans 139 pays - ou RichmeetBeautiful sont toujours présents sur le web.


Déni et conséquences

« Je n’ai jamais eu de considération pour mon corps, alors je l’ai toujours utilisé comme un outil, comme un moyen d’arriver à mes fins. Je ne ressentais pas la violence que ça impliquait » reconnaît Elie. C’est le travers dans lequel tombent beaucoup de jeunes, qui ne considèrent pas la prostitution comme psychologiquement difficile, puisqu’ils le perçoivent comme un travail comme les autres. « Quand tu es jeune et innocent, tu ne te rends pas compte à quel point il est violent de te conditionner en te disant « je suis un objet ». Je me forçais à le faire parce que ça me permettait de gagner de l’argent. Maintenant je le dépense en séances de psy », déplore-t-il. Pour certains jeunes qui sont sortis de la prostitution, on retrouve une certaine ambivalence, explique Mélanie Dupont : « Ils ont conscience que c’est destructeur, mais ils savent qu’ils succomberont peut-être de nouveau à cette tentation-là. Retrouver un certain mode de vie, l’argent, les drogues… S’ils ne sont pas pris en charge, ils retombent ».

Sortir de la prostitution est extrêmement compliqué, surtout qu’on observe chez beaucoup de jeunes une forme de déni : dans l’imaginaire collectif, se prostituer est une activité régulière et à temps plein. Ainsi, s’ils vendent leurs corps une fois ou deux, ils n’y verront pas de la prostitution. « Il y a beaucoup de jeunes qui ne la considèrent pas en tant que telle, ou alors ils vous diront qu’ils sont escorts. Le langage n’est pas le même, mais le phénomène si », observe la psychologue.

* Les noms ont été changés

** Nous avons contacté le site Seeking Arrangement qui n’a pas donné suite à notre demande

05/07/2021 - Toute reproduction interdite


L'application Grindr vue sur un téléphone portable le 28 mars 2019. (Illustration)
© Aly Song/Reuters
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