Analyses | 23 février 2021

Proportionnelle : une fausse bonne idée ?

De Roland Lombardi
6 min

Il y a quelques semaines, le président Macron renonçait à la réforme du mode d'élection des députés. Cette décision fut alors très critiquée. Or la proportionnelle, censée mieux représenter les opinions à l'Assemblée nationale, est-elle vraiment la solution idoine pour enrayer la crise politique et démocratique que connaît notre pays ?

      La chronique politique de Roland Lombardi

Après Nicolas Sarkozy et François Hollande, Emmanuel Macron vient, à son tour, d’enterrer - pour l’instant - la réforme du mode d'élection des députés. Cette « dose » de proportionnelle, qui était un des engagements de campagne du président de la République, avait pour but de mieux représenter les forces politiques à l'Assemblée nationale, en répartissant une partie des sièges proportionnellement au score obtenu par les listes candidates - les autres relevant toujours du scrutin majoritaire.

Il y aurait deux motifs principaux pour expliquer cette volte-face d’Emmanuel Macron. Le premier serait que cette réforme, en pleine crise sanitaire, aurait été particulièrement chronophage pour l'exécutif. Le second, plus prosaïque, serait la crainte, vu les derniers sondages et surtout le contexte de multi-crises actuel, de voir un trop grand nombre de députés du Rassemblement National arriver dans l’Hémicycle en 2022. Quoi qu’il en soit, revenons sur le fond et rappelons quelques vérités oubliées sur le système de la proportionnelle.

À première vue, ce mode de scrutin est peut-être le moyen le plus démocratique d’une élection. Il serait également l’occasion de donner à la France une représentation nationale conforme aux vœux des Français. Ce serait aussi, peut-être, l’occasion du retour de beaucoup de nos compatriotes aux urnes puisque l'offre politique serait enfin le véritable reflet de leurs aspirations. Il offrirait enfin une photo politique fidèle à l’état des opinions exprimées lors du scrutin.

Or, l’histoire et surtout la réalité du terrain nous rappellent que ce système, aussi séduisant soit-il, possède également des travers. Le grand reproche généralement fait à la proportionnelle, c’est le risque d’instabilité. Peut-être. Mais au-delà, c’est un autre problème beaucoup plus profond et pernicieux qui peut apparaître à long terme.

De nouveaux députés hors-sol ?

D’abord, cette réforme à propos de la proportionnelle est soutenue par des partis historiquement sous-représentés à l’Assemblée, comme le MoDem, le RN, les Verts et LFI. Pourquoi ? Parce que ces mouvements n’ont plus ou n’ont jamais eu d’ancrage territorial sérieux. C’est ce qui explique que certains ne sont que des partis de contestation n’ayant pas, par volonté ou manque d’efficacité, les capacités de s’implanter localement et une réelle vocation de gestion. Ce postulat une fois posé, nous avons ici le premier écueil d’une éventuelle mise en place de la proportionnelle pour les futures législatives.

Avec le système actuel, soit un mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours, nous avons un système simple et facile à comprendre. Il permet surtout un rapport direct entre les citoyens de la circonscription et les membres de la législature, le candidat et finalement l’élu. Si ce dernier ne fait pas le « job », la sanction est sans appel à l’élection suivante et ce, même en cas de « parachutage » d’un candidat par les instances parisiennes d’un parti.

Si certains partis n’ont pas d’élus locaux et notamment de députés, ce n’est pas anodin. C’est que le travail de conquête et d’implantation - choix du candidat, stratégie, alliances éventuelles… - n’est pas bon.

Par exemple, si le FN puis le RN, « 1er parti d’opposition de France », n’est jamais arrivé, depuis plusieurs décennies, à avoir beaucoup plus d’élus à l’Assemblée, c’est bien de son propre fait - à cause des raisons évoquées plus haut - et pas seulement celui du mode de scrutin.

Ainsi, une représentation à la proportionnelle nécessite par nature de grands électorats plurinominaux rompant ainsi le rapport direct entre un électorat et son représentant à l’Assemblée législative. L’important travail qu’entreprennent aujourd’hui les représentants locaux auprès de leurs électeurs dans leur circonscription, peut être miné par l’absence d’identification. Les nouveaux représentants pourraient sembler éloignés de leur circonscription locale et plus loyaux envers l’autorité centrale de leur parti qu’envers leurs administrés.

De plus, qui connaît un peu la politique politicienne et les « géopolitiques locales », sait très bien comment se déroule la constitution des listes pour les scrutins à la proportionnelle déjà en cours (Sénat, élections régionales ou européennes…) : c’est souvent la règle « des copains et des coquins » qui prévaut. En effet, ce ne sont généralement pas les militants ou les acteurs les plus méritants ou les plus compétents qui figurent en tête de liste. C’est plutôt d’anciens élus ou « barons » déchus qu’on essaie de recaser, de riches inconnus qui peuvent aider au financement des campagnes ou encore des amis et des personnalités bien en vue par les hauts responsables locaux ou parisiens. On le voit, les futurs députés élus à la proportionnelle risquent fort de ne plus être l'expression d’un territoire qu'ils représenteront car ils n’auront tout simplement jamais travaillé sur le terrain.

Le vrai problème de l’Assemblée nationale n’est pas tant son mode d’élection actuel mais plutôt son poids et son pouvoir face par exemple au Conseil constitutionnel ou à la Commission européenne. Si réforme démocratique il doit y avoir, c’est plutôt de ce côté-là qu’il faudrait s’attarder…

Bref, une telle réforme constitutionnelle n’apportera peut-être pas une meilleure représentativité au Parlement. Et alors que le fossé se creuse entre les Français et leurs représentants, il n’est pas certain, comme on l’a vu, que la proportionnelle, même partielle, soit en définitive la meilleure solution pour revivifier la démocratie française…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

19/02/2021 - Toute reproduction interdite


Vue générale de l'Assemblée nationale à Paris, le14 avril 2019
Regis Duvignau/Reuters
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