Interviews | 12 mars 2020

Professeur Jean-Philippe Lavigne: " prendre conscience des risques "

De Emmanuel Razavi
6 min

Le professeur Jean-Philippe Lavigne est Chef du Service de Microbiologie et Hygiène hospitalière au CHU Carémeau de Nîmes. Il revient de façon éclairante sur l’origine possible du COVID-19, ses symptômes, sa dangerosité et les moyens efficaces de lutter contre sa propagation.

                                                      Entretien conduit par Emmanuel Razavi 

(Cet entretien a été réalisé avec le concours du Professeur Albert Sotto, chef de service des maladies infectieuses et tropicales au CHU de Nîmes)


GGN: Quels sont les symptômes du covid 19 ?
Jean-Philippe Lavigne : Les principaux symptômes sont la fièvre ou la sensation de fièvre, la fatigue et des symptômes respiratoires de type toux (classiquement sèche), essoufflement ou dyspnée. Certains patients peuvent présenter une congestion nasale, un écoulement nasal, des maux de gorge ou une diarrhée. Des céphalées sont également possibles.
Dans les formes les plus graves, l’infection peut provoquer une dyspnée sévère, une pneumonie, un syndrome respiratoire aigu sévère, une insuffisance rénale et le décès.  Enfin, il est à noter que des patients asymptomatiques ont également été rapportés.

GGN: En quoi est-il plus dangereux qu’une simple grippe ? Existe-t-il des chiffres précis sur sa dangerosité ?
Jean-Philippe Lavigne : Le COVID-19 est un nouveau virus. Il est plus dangereux que la grippe car :
- il semble plus mortel,
- ses formes graves peuvent toucher des catégories de patients plus larges.
- il n’y a pas de vaccins et personne n’a développé de défense immunitaire contre ce virus, donc augmentant le risque de contagiosité.
Les chiffres précis de la mortalité du virus sont actuellement à moduler car on ne sait combien de personnes ont été contaminées (toutes les personnes n’ont pas été dépistées et ce sont souvent les plus graves qui l’ont été). De plus, la qualité des systèmes de santé joue un rôle important dans la prise en charge des patients atteints de ce virus. Toutefois, on peut estimer le taux de mortalité entre 1 et 3% (contrairement à la grippe qui tue entre 0.1 et 0.5%). La mortalité augmente nettement avec l’âge (0.4% vers 40 ans - 10 à 15% chez les plus de 80 ans)
Les formes graves de Covid-19 semblent plus importantes que celles de la grippe même si dans les deux cas, l’âge et la présence de comorbidités (maladies respiratoires, immunodépression, etc) sont des facteurs de risques.
La contagiosité des virus sont différentes. Chaque malade du CoVID-19 infecte environ 2.2 personnes si aucune mesure n’est prise alors que pour la grippe ce taux est d’environ 1,3 ; donc ce virus est plus contagieux.

GGN:  Les politiques et les médias en font-ils trop, ou au contraire, a-t-on raison de se montrer alarmiste ?
Jean-Philippe Lavigne : La gestion de l’épidémie est adaptée au niveau politique : le principe n’est pas d’être alarmiste mais de prendre conscience des risques si l’on ne fait rien. Nous sommes face à un problème de Santé Publique : ce nouveau virus pourrait tuer un nombre extrêmement élevé de personnes fragiles et nos ainés. Pour éviter cela, de nombreuses mesures ont été mises en place et il est important d’informer la population sur des gestes simples d’hygiène à appliquer.
C’est pour cela que le rôle des médias est de nos jours capital pour relayer les informations, les conduites à tenir, avertir, prévenir mais aussi rassurer, notamment face à la montée des informations via les réseaux sociaux relayant souvent de fausses informations ou des rumeurs.

GGN:  Sait-on aujourd’hui quelle est l’origine exacte du virus ? Quelles sont les pistes privilégiées ?
Jean-Philippe Lavigne : Les premières personnes à avoir contracté le virus s’étaient rendues au marché de Wuhan dans la Province de Hubei en Chine. Une maladie transmise par l’animal (zoonose) est donc privilégiée mais l’origine n’a pas été confirmée.
Classiquement, les coronavirus sont d’origine animale : une espèce "réservoir" héberge un virus sans être malade et le transmet à une autre espèce, qui le transmet ensuite à l'homme. Dans les cas du SRAS et du MERS, l'animal réservoir était la chauve-souris. Un hôte intermédiaire est nécessaire à la transmission de ces virus à l’homme : la civette palmiste masquée pour le SRAS-CoV, vendue sur les marchés et consommée au sud de la Chine, et le dromadaire pour le MERS-CoV. En ce qui concerne le COVID-19, le réservoir pourrait également être la chauve-souris. Début février, une équipe de chercheurs chinois de l'université d’agriculture du sud de la Chine a estimé que le chaînon manquant pourrait être le pangolin, un petit mammifère à écailles, en voie d'extinction. Toutefois, cette hypothèse n’a pas été vérifiée à ce jour. Le virus passerait chez l’homme via les sécrétions animales, dans des conditions particulières qui restent à identifier.

GGN: Quelles sont les mesures de prévention les plus efficaces ? Beaucoup de rumeurs circulent au sujet de tel ou tel aliment qui éliminerait le virus. Qu’est-ce qui tient de la vérité, et de l’intox ?
Jean-Philippe Lavigne : Les recommandations standard pour prévenir la propagation de l’infection comprennent :
- le lavage très régulier des mains avec une solution hydroalcoolique au mieux (pour tuer tous les microorganismes) ou à l’eau et au savon,
- le fait de tousser ou éternuer dans son coude ou dans un mouchoir en papier à jeter immédiatement après utilisation (pour éviter la propagation du virus),
- le fait de se saluer sans se serrer la main, éviter les embrassades, se maintenir à une distance d’au moins un mètre avec les autres personnes (pour éviter de projeter des gouttelettes de salives potentiellement porteuses du virus),
- le fait d’éviter de se toucher les yeux, le nez et la bouche car les mains sont en contact avec de nombreuses surfaces qui peuvent être contaminées par le virus
- le fait d’éviter les contacts étroits avec toute personne présentant des symptômes de maladie respiratoire tels que la toux et les éternuements,
- le fait d’éviter les contacts avec les personnes fragiles (femmes enceintes, malades chroniques, personnes âgées…) et les lieux où elles résident (hôpitaux, maternités, structures d’hébergement pour personnes âgées…),
- le fait d’éviter toute sortie non indispensable (grands rassemblements, restaurants, cinéma…).
Au vu des informations disponibles, le passage du coronavirus COVID-19 de l’être humain vers une autre espèce animale semble actuellement peu probable, et la possible contamination des denrées alimentaires d’origine animale à partir d’un animal infecté par le COVID-19 est exclue.
Les aliments crus ou peu cuits ne présentent pas de risques de transmission d’infection particuliers, dès lors que les bonnes règles d’hygiène habituelles sont respectées lors de la manipulation et de la préparation des denrées alimentaires.

GGN: Combien de temps faudra-t-il pour trouver un vaccin ?
Jean-Philippe Lavigne : Il n’existe pas de vaccin contre le COVID-19 pour le moment. Plusieurs traitements sont en cours d’évaluation en France (notamment des anti-viraux connus). Étant donné les différentes phases avant la mise sur le marché d’un médicament, on peut estimer à plusieurs mois le temps nécessaire pour obtenir un vaccin efficace.

GGN: Comment les hôpitaux français s'organisent-ils pour faire face à la pandémie annoncée ? Disposent-ils d'assez de moyens humains et logistiques (lits, assistance respiratoire) ?
Les hôpitaux français sont organisés pour faire face à l’épidémie. Pour cela ils déclenchent un Plan blanc. C’est un dispositif de crise qui permet aux établissements de faire face à une situation sanitaire exceptionnelle en mobilisant en interne tous les moyens, en personnel comme en matériel, dont ils disposent. Une cellule de crise est constituée et sont déprogrammées les activités non indispensables pour permettre d’ouvrir le maximum de lits pouvant accueillir les malades liées à l’épidémie ou renforcer les équipes en difficulté. Ce plan blanc est établi en lien avec les ARS pour une coordination régionale.
Cette mesure permettra de répondre au mieux aux besoins mais c’est pour cela que la prévention de cette épidémie, les informations du Ministère, le relai par les médias et l’ensemble des mesures qui ont été prises lors des stades 1 et 2 sont si importantes. Car avec près de 15% de cas graves, sur une population de 66 millions de personnes, l’hôpital aurait à s’occuper de près de 10 millions de personnes si rien n’avait été organisé.


Le professeur Jean-Philippe Lavigne sera sur l’antenne de Sud Radio dimanche matin, interviewé par Philippe David

 

13/03/2020 - Toute reproduction interdite

 

 


Une employée travaille à la production de gel hydroalcoolique dans l'usine de la société Christeyns à Vertou près de Nantes, France, 6 mars 2020
Stephane Mahe/Reuters
De Emmanuel Razavi

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