Analyses | 6 juin 2020

Procès Lamine Diack : l’argent de l’athlétisme mondial utilisé à des fins politiques

De Antoine Grynbaum
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                                                                        La Chronique d’Antoine Grynbaum

Corruption, abus de confiance et blanchiment en bande organisée, l’ancien Président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) comparait à partir du 8 juin devant le tribunal de Paris dans le cadre d’une gigantesque affaire mêlant sport et géopolitique. Entre le Qatar, la Russie, les JO, la présidentielle sénégalaise, le dopage et l’enrichissement familial, on assiste à un détestable mélange des genres.

L’histoire est tentaculaire, une sorte de feuilleton noir de l’athlétisme mondial, à multiples tiroirs… Et elle remonte à 2014, sur fond de dopage russe. La même année, les JO d’hiver de Sotchi avaient déjà été le théâtre d’un vaste scandale de dopage institutionnalisé. La ruse des Russes : trafiquer les échantillons de leurs sportifs pour passer au travers des contrôles antidopage. L’objectif : faire briller le pays dans le monde, la grandeur de l’Empire souhaitée à tous les niveaux par Poutine.

Cette fois, l’affaire est d’un autre genre. L’agent d’une marathonienne russe révèle à un salarié de l’IAAF que sa cliente a dû verser 450 000 euros à la Fédération russe d’athlétisme pour ne pas figurer sur une liste de sportifs pris pour dopage. Le mécanisme est simple : Lamine Diack et son fils, Papa Massata, sont soupçonnés d'avoir reçu des sommes d'argent en contrepartie de la couverture de pratiques dopantes.

Tout part de la mise en place du passeport biologique au début des années 2010, permettant de déceler des variations sanguines anormales chez un athlète. En novembre 2011, l'IAAF dispose de 23 noms d'athlètes suspects dont des Russes. Les Diack se rendent à de multiples reprises à Moscou, et les dossiers disciplinaires mettent, bizarrement, un temps fou à être traités.

Dans ses justifications parfois déroutantes, l’ex Président de l’IAAF reconnait que des sanctions ont été échelonnées dans le temps afin de ne pas salir la Russie, dans une période de négociations sur les droits TV et le sponsoring de la banque d'État VTB dans le cadre des Championnats du monde de Moscou 2013. « Il fallait différer la suspension des athlètes russes pour obtenir le contrat VTB », s’était-il justifié. Drôle d’explication.

Là où les faits deviennent interpellants, c’est au moment où l’enquête judiciaire française fait état de virements entre les protagonistes. Le parquet national financier (PNF) est saisi en août 2015, et l’enquête confiée à trois magistrats dont le juge anti-terroriste Renaud Van Ruymbeke.

Que dévoile-t-elle plusieurs années plus tard ? Tout d’abord, que des fonds auraient été détournés de l’IAAF par Lamine Diack au profit de son fils, et que des procédures contre 23 athlètes russes soupçonnés de dopage auraient été étouffées pour leur permettre de participer à des compétitions en échange de pots-de-vin.

Une série d’accusations en lien avec les plus grands évènements sportifs

Les ennuis ne se limitent pas au dopage russe pour l’ancien Maire de Dakar, le père Diack étant également mis en examen pour corruption, soupçonné d'avoir vendu son vote de membre du CIO contre de l’argent concernant l’attribution des Jeux olympiques de Rio 2016 et Tokyo 2021.

Enfin, le père et le fils ont-ils été corrompus par le Qatar dans le cadre de l’organisation des Mondiaux d’athlétisme 2019 de Doha ?

Des juges d’instruction financiers ont mis en examen Yousef Al-Obaidly (bras droit de Nasser, Président du PSG) pour « corruption active », et Diack Senior de « corruption passive ».

Pour quelles raisons ? A propos de deux versements pour un total de 3,5 millions de dollars, effectués à l’automne 2011 par la société Oryx Qatar Sports Investment, détenue à égalité par Nasser Al-Khelaïfi et son frère Khalid, au profit d’une société de marketing dirigée par… Papa Massata Diack.

Des sommes touchées par la famille Diack censées aussi financer la campagne du patriarche, candidat en 2012 à la présidentielle sénégalaise contre Abdoulaye Wade.

En clair, un cocktail détonnant à partir du 8 juin au tribunal de Paris, des liaisons si dangereuses entre sport et géopolitique, voire même des relents de la vieille Françafrique. Aux dernières nouvelles, Diack Junior, réfugié à Dakar, ne comparaîtra pas… Il y avait pourtant tellement de zones d’ombre à éclaircir.

07/06/2020 - Toute reproduction interdite


Le siège de l'IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme) à Monaco le 4 novembre 2015.
Eric Gaillard/Reuters
De Antoine Grynbaum

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