Elles s’appellent Negar, Mahsa, Somayeh, Sara. Toutes ces jeunes filles ont un point commun : après avoir été déclarées coupables ou complices du meurtre d’un homme membre de leur famille, elles doivent purger une peine dans un centre de détention. Le réalisateur iranien Mehrdad Oskouei signe un film puissant, « Sunless Shadows », pour raconter leur histoire, et comprendre ce qui les a poussées à passer à l’acte.

Entretien conduit et traduit de l’anglais par Marie Corcelle

Fild : Pourquoi avez-vous intitulé votre film « Sunless Shadows « ?

Mehrdad Oskouei : Habituellement, je n'explique pas la raison pour laquelle je choisis les titres de mes films… Je préfère que le public y réfléchisse ; leur esprit est ainsi mis au défi ! Mais pour répondre tout de même un peu à votre question, je dirai que l'ombre ne peut se former sans lumière. Ici, j'ai considéré ces filles comme des ombres qui sont censées poursuivre leur dure vie sans la lumière et la chaleur de l'amour maternel.

Fild : Pourquoi avez-vous décidé de faire de nouveau un film sur ce sujet ?

Mehrdad Oskouei : J’ai souffert de la pauvreté à l'adolescence : mon père a fait faillite trois fois, et j'ai voulu me suicider à quinze ans sous la pression des difficultés. Il a été en prison, tout comme mon grand-père, pour des raisons politiques. Mon père y a été soumis à toutes sortes de tortures pendant près de cinq ans. Donc, l'adolescence vécue dans la pauvreté et le traumatisme de l'emprisonnement sont deux sujets qui ont toujours occupé mon esprit. Sunless Shadows est ainsi mon quatrième film sur l’univers carcéral. Les deux premiers portaient sur les garçons de moins de quinze ans en centre correctionnel, et le suivant sur les filles.

Fild : Mais pourquoi vous être intéressé particulièrement à des femmes ayant tué un homme de leur famille en Iran ?

Mehrdad Oskouei : Parce que les femmes et les filles qui tuent leur père ou un parent de sexe masculin en Iran sont souvent exclues de la société. Après avoir enduré des années de prison, elles ont généralement une vie difficile dans la communauté si elles ne sont pas tout simplement exécutées… L'ONG Independent Women les aide à trouver un foyer, un abri, un emploi, puisque ces femmes sont généralement entièrement rejetées par leur famille. À leur sortie, elles changent de résidence, coupent les liens avec les membres de leur vie passée et tentent d’en commencer une autre. Mais au bout d'un certain temps, elles ne donnent plus de nouvelles aux militantes des différentes ONG afin que rien de leur passé ne soit révélé. En réalité, elles doivent toujours reprendre leur vie dans des conditions difficiles.

Fild : Comment avez-vous réussi à créer un lien avec ces jeunes filles emprisonnées ?

Mehrdad Oskouei : J'étais acteur quand j'étais enfant, j'avais de bonnes relations avec les gens, je leur parlais beaucoup. Ils le faisaient facilement en retour, alors je les écoutais. Dans le cadre du film, pour tenter de mettre les femmes du centre de détention en confiance, je leur racontais qui j’étais, l’histoire de mon passé, quand j’étais tombé amoureux, les difficultés de ma vie, etc... Et progressivement, elles se sont mises à me faire confiance et se sont livrées. Mais je fais très attention, j’ai conscience de la mesure dans laquelle je peux entrer dans leur vie privée. Il y a des choses qu’elles m’ont dit et que je ne montre pas face caméra.

« À quel point ces femmes et ces filles sont-elles coupables ? »

Fild : Quand on voit votre film, on a l'impression que ce ne sont pas tant les femmes qui sont coupables, mais plutôt la société dans laquelle elles sont enfermées ?

Mehrdad Oskouei : En réalisant ces films, en particulier le dernier, j'ai essayé de comprendre profondément la douleur et la souffrance de ces femmes, de ces filles, et de la transmettre au public. Une fois derrière les barreaux, elles sont seules et personne n’est là pour les écouter. Mon but, à travers ce film, est de poser une grande question : à quel point ces femmes et ces filles sont-elles coupables ? Je me demande toujours : si nous, les gens de la société, les fonctionnaires et les politiciens au pouvoir, créions une situation où les voix de ces femmes et de ces filles pourraient être entendues, est-ce qu'elles tueraient ? Et doivent-elles rester en prison pendant les années les plus importantes de leur vie, et se retrouver totalement exclues et isolées même après leur libération ? À mon avis, chacun d'entre nous est un pécheur, à son échelle. Dans une société où les problèmes augmentent chaque jour, vous ne pouvez pas dire que vous n’avez rien à voir avec les difficultés et les préoccupations des autres, et que ce qui vous importe uniquement est votre propre situation.

Fild : Mais puisqu'il s'agit ici de meurtre, comment la justice et la société devraient-elle répondre ?

Mehrdad Oskouei : La prison n'est pas la solution. J'ai toujours été opposé à l'emprisonnement et à l'exécution, c'est pourquoi je m’interroge sur ces thèmes et que je réalise des films. Grâce au cinéma documentaire, surtout dans mon propre pays, je peux amener les gens à une réflexion sur la douleur et la souffrance humaine pour qu’ils réfléchissent à une solution. Mais mon travail consiste simplement à poser des questions, notamment à propos de personnes dont la voix n'est jamais entendue, qui passent une partie essentielle de leur vie seules, dans le silence et l'attente.

Fild : Coment voyez-vous l'avenir des filles et des femmes que vous avez rencontrées pour le film ?

Mehrdad Oskouei : Grâce aux efforts d'une ONG de femmes à Téhéran, ainsi que des militantes et des avocates, presque toutes les filles du film ont maintenant été libérées ! Dorénavant, elles travaillent et étudient. Deux des mères qu’on aperçoit ont retrouvé la liberté : celle de Negar a été libérée avec ses deux filles, celle de Somayeh l’a été sur parole, mais elle doit payer le prix du sang (une compensation financière, ndlr) de son mari assassiné à la mère de ce dernier et à son beau-frère pour obtenir une liberté totale. Mahsa est la seule mère à être restée en prison, car ses deux fils n'ont pas accepté cette forme de dédommagement. Nous espérons qu'elle sera bientôt libre et qu'elle pourra rejoindre sa fille à l’extérieur.

Fild : A-t-il été difficile d'obtenir les autorisations nécessaires auprès des autorités pour réaliser le film ?

Mehrdad Oskouei : Oui, très difficile ! En Iran, il est extrêmement compliqué d'obtenir une autorisation de tournage dans un centre correctionnel ou une prison. Il m'a fallu six mois pour en avoir une pour mon premier film sur les garçons, intitulé « It’s always late for freedom ». Le responsable du centre m'a autorisé à filmer pendant dix jours, mais à condition que l'un des gardes soit présent lors du tournage. Pour « The Last Days of Winter », j'ai dû attendre des années pour avoir le permis, et six ans pour « Starless dreams ». Concernant « Sunless Shadows », après sept mois de patience, j’ai obtenu les autorisations nécessaires. Mais ce sera mon dernier film sur le domaine carcéral, puisque les conditions pour tourner des films dans les centres correctionnels ont changé. Je pense que les permis ne seront plus accordés.

27/01/2022 - Toute reproduction interdite


Le réalisateur iranien Mehrdad Oskouei
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De Fild Fildmedia