Encore méconnue en France, la posturologie s'intéresse aux dysfonctionnements corporels liés à la posture. Cette science permet d'éviter des troubles dès l’enfance, grâce à des gestes simples. Explications de Philippe Villeneuve, podologue, ostéopathe et président de l’Association de Posturologie Internationale (API).

Entretien conduit par Alixan Lavorel

 

 

Fild : Qu’est-ce que la posturologie ?

Philippe Villeneuve : Il s’agit de la science des mécanismes de gestion de l’équilibre et des dysfonctionnements liés à la posture. Le terme de posturologie est souvent mal compris et cantonné à « la position » de quelqu’un, alors qu’il s’agit aussi de l’étude de toutes les petites oscillations de la régulation posturale. La posturologie permet de détecter ces petits mouvements de faible amplitude que l’on fait quotidiennement pour ajuster notre posture, avec ce qu’on appelle des plateformes de stabilométrie*, tout comme nous pouvons mesurer les battements du cœur avec un électrocardiogramme. Ces mouvements sont inconscients. Une personne ayant mal au ventre par exemple, notamment les femmes en période de règles, va naturellement se pencher en avant pour détendre ces tensions. De la même façon, nous n’aurons pas la même posture si on est en pleine forme ou dépressif, avec dans ce cas des tensions au niveau du cou et du dos. En fonction de l’humeur de la personne, les postures adoptées seront différentes. C’est un phénomène connu depuis bien longtemps, mais qui a été nié au niveau scientifique pendant plus d’un siècle.

Fild : Quels problèmes de santé peuvent être causés par une mauvaise posture au quotidien ?

Philippe Villeneuve : Il y en a énormément, mais ce sont principalement des pathologies fonctionnelles qui ne sont pas graves. Chez les sportifs, ce peuvent être des problèmes de genoux. Il peut aussi y avoir des conséquences circulatoires, car si les muscles ne travaillent pas bien, la circulation ne se fait pas correctement. Lors d’une séance de posturologie, on démarre par un bilan instrumental avec la plateforme de stabilométrie qui fonctionne un peu comme une balance permettant d’indiquer si on est bien équilibré. Ensuite, on observe si le patient bouge beaucoup ou non, vite ou lentement. On étudie la position et les oscillations nous permettant de donner un état du patient, de localiser la zone à traiter, avant de l’aiguiller vers un spécialiste.

Fild : La posturologie est-elle reconnue comme une médecine « officielle » ou fait-elle partie des médecines « douces » et « non-conventionnelles » ?

Philippe Villeneuve : C’est un peu entre les deux. En France, il y a plusieurs diplômes universitaires, parmi lesquels un diplôme de « Posturologie et douleurs » dont je suis responsable avec un collègue médecin. Notre pays est pionnier en la matière. On estime que 2.000 podologues ont ainsi été formés. La posturologie n’est pas une véritable spécialisation au niveau médical. C’est une compétence que vont acquérir des professionnels de santé : podologues, ostéopathes, ophtalmologues, rééducateurs ou même dentistes ! Quelqu’un peut avoir mal au dos parce qu’il a un problème au niveau des pieds, du ventre ou de l’œil. La posturologie est une compétence permettant d’avoir une vision globale de son patient. En fonction du spécialiste et du patient, un bilan postural peut coûter entre 30 € et 150 €. Ce n’est pas pris en charge par la Sécurité Sociale, mais très peu de séances sont nécessaires.


Fild : Ces thérapies sont assez méconnues. À qui sont-elles destinées ?

Philippe Villeneuve : Il n’y a aucune contre-indication médicale. La posturologie peut être utile très tôt chez l’enfant, dès qu’il se met à marcher. Quand on voit qu’un enfant tombe très fréquemment, par exemple, ou si l'on constate qu'il a les pieds très en dedans, la posturologie peut permettre de prévenir de futurs problèmes de croissance. Il est donc conseillé d'emmener les enfants chez le posturologue dès l’âge de trois ans, au moins une fois par an, pour détecter des troubles éventuels pouvant aller jusqu'à la scoliose ou la dyslexie.

Fild : Quel rapport y a-t-il entre la posturologie et la dyslexie ?

Philippe Villeneuve : Plusieurs études ont montré que les enfants présentant de la dyslexie bougent beaucoup plus sur les plateformes que nous évoquions tout à l’heure, par rapport aux autres enfants. Ces enfants ont du mal à rester stables, en position verticale, avec une tendance à se tenir voûtés. Lorsque l’enfant présente cette posture, sa tête va naturellement fléchir aussi vers le bas. Pour lire, il devra alors faire travailler davantage ses muscles oculomoteurs (les muscles qui font bouger les yeux, ndlr) pour compenser le déséquilibre postural. Cependant, les muscles des yeux sont très rapides et donc fatigables. C’est aussi l’une des explications des troubles de la concentration des enfants souffrant de dyslexie. D'autant que le mobilier scolaire n’est plus du tout adapté. Auparavant, les pupitres des écoliers étaient légèrement inclinés, permettant une lecture sans pencher la tête. Alors que les tables horizontales obligent aujourd'hui les enfants à laisser tomber leur tête en avant, mettant une pression sur les muscles du cou. Ce n’est pas pour rien qu’on les voit souvent affalés sur leurs tables ou en train de tenir leurs têtes ! De manière naturelle, quand quelqu’un lit, il amène le livre jusqu’à son regard et pas l’inverse.

Fild : Comment lutter contre les mauvaises habitudes de posture au travail ?

Philippe Villeneuve : La posture debout se régule toute seule. En reprenant l’exemple de tout à l’heure, quelqu’un souffrant de maux de ventre va naturellement se pencher en avant. Mais si on lui dit de se tenir droit, il va alors activer des muscles postérieurs qui, comme ceux des yeux, sont fatigables. Le résultat, c’est qu’on ne va pas traiter le problème du ventre, on va même l’accentuer. Et on va en plus créer d'autres tensions au niveau du dos. Il faut donc bien comprendre qu’il ne faut pas essayer de forcer la posture pour se tenir droit quand on est debout ! On ne prodigue donc pas de conseil aux patients sur la façon dont ils doivent se tenir debout. En revanche, quand ils sont assis, il est important de mettre les fesses au fond du siège, avec une assise dure et un dossier droit. Si les douleurs persistent dans cette posture, il faut alors consulter un spécialiste, notamment un posturologue.

26/08/2021 - Toute reproduction interdite



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De Fild Fildmedia