À six mois du premier tour de l’élection présidentielle, il y a – au moins – cinq candidats à gauche. Mis à part Jean-Luc Mélenchon dans certains sondages, aucun ne dépasse les 9 %. Pire : même unie, cette famille politique peine à atteindre les 25%. C’est un problème d’union, mais surtout de fond et d’idées. En dépit de la menace de disparition qui plane au-dessus de sa tête, la gauche française parviendra-t-elle à faire autre chose que de la figuration en 2022 ?

Carnets de campagne, la chronique politique de Roland Lombardi

Comme je l’expliquais il y a un peu plus d’un an, nous assistons depuis 2017 à un écroulement méthodique de la « gauche » dans l’électorat français. En juin dernier, les élections régionales et départementales n’ont fait que confirmer ce constat. De plus, elles n’ont pas permis de clarifier les rapports de force entre communistes, écologistes, insoumis et socialistes avant la présidentielle.

Les socialistes paient au final leur transformation progressive en socio-démocrates privilégiant l’écologie, le progressisme intellectuel et sociétal, et l’électorat citadin « bobo ». La « gauche caviar », grande donneuse de leçons de morale, mais empêtrée dans divers scandales financiers ou morbides, ne fait plus rêver personne. Pour les communistes, l’extrême gauche et LFI, cela fait bien longtemps qu’ils ont abandonné la « cause du peuple » pour lui préférer, comme on l’a vu, les revendications « communautaristes ». Le résultat est indiscutable : les premiers, discrédités notamment par cinq ans de présidence « normale » et toujours plus « socio-démocrate » de François Hollande, ont fini par voir, impuissants, leur électorat de centre-gauche fondre comme neige au soleil ou migrer naturellement vers Emmanuel Macron, Mélenchon ou les Verts. Quant aux seconds, leur base électorale ouvrière et de la classe moyenne votent depuis les années 1980 pour le FN, comme la grande majorité de la « France périphérique », les chômeurs et toutes les victimes de « la mondialisation malheureuse » – validée et aggravée par la crise du Covid – qui font clairement aujourd’hui le choix du RN – Zemmour à présent ! – ou de l’abstention.

Selon un sondage Odoxa Backbone Consulting pour Le Figaro, 63 % des Français pensent qu’aucun candidat de gauche n’est en mesure de gouverner le pays. Actuellement, aucun candidat de la gauche ne perce véritablement : ils ne se sont toujours pas remis de l’OPA menée avec succès en 2017 par Emmanuel Macron sur l’ensemble de la gauche française, et notamment du PS.

Une union salvatrice mais introuvable ?

À l’heure où sont écrites ces lignes, pas moins de cinq candidats dits « de gauche » sont sur les starting-blocks : Jean-Luc Mélenchon pour la France insoumise qui se dit prêt à l’union, à la seul condition qu’il en soit le champion ; Fabien Roussel du Parti communiste français (PCF), qui s’accroche à sa marque centenaire mais moribonde ; Anne Hidalgo, « reine des bobos parisiens », qui veut faire renaître le Parti socialiste (PS), mais dont les grands élus et ténors refusent de s’effacer, ou sont déjà dans l’escarcelle de Macron ; Arnaud Montebourg, qui essaie en vain de représenter un hypothétique courant « souverainiste de gauche » ; et enfin Yannick Jadot, qui vient de réussir à passer l’obstacle de la primaire dans sa famille politique, laquelle n’a jamais porté dans son cœur les favoris…

Ainsi, dans les dernières études d’opinion, la gauche apparaît franchement émiettée. Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot font jeu égal avec 8 à 8,5% des intentions de vote, selon les hypothèses. Anne Hidalgo arrive bien derrière avec 4% d'intentions de vote, au coude-à-coude avec Arnaud Montebourg et ses 4% également.

Dans ces conditions, et avec le choix de candidats socialistes et écolos plutôt « macron-compatibles », la grande majorité de l’électorat citadin et bobo du PS - mais également des Verts, toujours dans l’expectative - sera inévitablement plus encline que jamais à voter « utile » en se tournant vers le président sortant, qui ne cesse depuis quelques semaines, par ses déclarations et ses positions, de multiplier les appels du pied à l’égard de tous les « progressistes », « gogos » du centre droit, bourgeois compris !

Les derniers sondages nous enseignent aussi qu’en termes de solidité de socle électoral, c'est Jean-Luc Mélenchon qui peut s'appuyer sur le plus robuste (entre les deux tiers et les trois quarts de ses électeurs sont sûrs de leur choix). Toutefois, quels que soient les scénarios, le leader de la France insoumise parvient à conserver les intentions de vote d'à peine la moitié de ses électeurs de 2017 (entre 41 et 44%).

De fait, Jean-Luc Mélenchon, débatteur talentueux – comme il l’a prouvé lors de son dernier débat avec Zemmour, qui l’a remis en selle – et tribun hors pair, est le seul qui peut éventuellement séduire, grâce à un certain panache, une partie des électeurs des classes populaires. Or, au lieu de s’en tenir à la ligne de son député François Ruffin, qui est peut-être le dernier des Mohicans de la vraie gauche française (qui vient de réaliser un documentaire remarquable et poignant, « Debout les femmes ! », alertant sur la précarité des femmes occupant un métier dit « du lien et du soin »), Mélenchon préfère persister dans une stratégie « communautariste ». En voulant, entre autres, attirer à lui « le vote musulman » et des quartiers, il peut certes espérer convaincre les électeurs résiduels de Benoît Hamon ou encore les partisans de Sandrine Rousseau, perdante de la primaire écolo, mais représentante du courant le plus radical et le plus déconnecté des réalités chez les Verts et à gauche en général. Mais au final, en faisant par exemple de la « créolisation » son nouvel étendard ou en proposant de « dissoudre les brigades anticriminalité et les BRAV [Brigades de répression de l’action violente motorisées] », le candidat de La France Insoumise, n’a pas compris qu’il se tire une balle dans le pied et fait fuir des électeurs potentiels du monde réel, de « la France périphérique », premières victimes de la crise économique et du laxisme d’État insupportable en matière de délinquance.

Quoi qu’il en soit, toutes candidatures confondues, la gauche cumulée recueille 27% des intentions de vote, un niveau comparable à son résultat au premier tour de 2017.

Tous les prétendants rêvent d’une « dynamique de campagne » autour de leur seule candidature. Chacun espère en secret siphonner l’autre plutôt que d’élargir le socle électoral commun de la gauche. Déjà morte idéologiquement, la gauche française, s’il elle ne veut pas définitivement disparaître électoralement, ne devrait son salut qu’à un nouveau et éventuel Front de gauche. Or, on l’a vu, sans leader charismatique et fédérateur – pour le moment il se trouve à l’Élysée ! –, nous en sommes encore loin. Pour l'instant, toute alliance ou désistement sont exclus. Mais attention, six mois en politique, c’est à la fois long et court. En termes d’union, la gauche française – elle le prouve encore localement – est beaucoup moins bête que la droite française…

En attendant, devant ce pitoyable spectacle, Jaurès et Blum doivent sûrement se retourner dans leur tombe !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Anne assiste à l'inauguration de l'Arc de Triomphe enveloppé, conçu par le défunt artiste Christo, à Paris le 16 septembre 2021.
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De Roland Lombardi