La rivalité entre la Turquie et la Russie ne date pas d'hier. Elle est même séculaire. Mais les lignes bougent. L'analyse de Roland Lombardi.

L'histoire commune entre Turcs et Russes a été traversée de plus d'une dizaine de conflits (12 guerres russo-turques de 1568 à 1918 dont la plus célèbre fut la Guerre de Crimée de 1853 à 1856). Les révolutions arabes à partir de 2011 (encensées par la Turquie et vues avec crainte par la Russie) n'ont fait que traduire une nouvelle opposition géopolitique entre Ankara et Moscou, laquelle va se cristalliser sur le sort de Bachar al-Assad dont Poutine soutient le régime laïc et dont Erdogan, à l'inverse, appelait publiquement au renversement tout en œuvrant à l'installation de ses « amis », les Frères musulmans syriens, à Damas.

Au-delà de la Syrie et du sort d'Assad, les désaccords entre Turcs et Russes sont profonds, notamment en ce qui concerne la religion. La vision stratégique d'Erdogan s'appuie sur la promotion de l'islam politique, d'où son soutien très actif aux Frères musulmans dont il est lui-même issu (l'AKP est une émanation turque de la confrérie frériste). Le président russe perçoit, lui, l'islam politique comme une source de déstabilisation régionale.

Pourtant, les choses semblent évoluer.

En Syrie, Erdogan s'est en effet retrouvé face à l'impuissance de ses alliés occidentaux, puis aux succès militaires russes à partir de 2015. De plus, devant les conquêtes de Daesh, les Etats-Unis se contentèrent, à partir de 2014, de former une coalition pour frapper le groupe jihadiste et, comble de l'horreur pour Ankara, appuyer les Kurdes (devenus nos précieux alliés contre l'EI). Ainsi, confronté à des attentats sur son sol, à des mouvements populaires et surtout, à un afflux massif de plus de deux millions de réfugiés syriens, Erdogan était de plus en plus affaibli et isolé diplomatiquement. Délaissé par les Américains et même frustré par la frilosité des Occidentaux dans le dossier syrien, Erdogan a alors persisté dans ses provocations à l'égard de la Russie. Il recherchait en fait l'escalade et LA faute russe afin d'invoquer l'article 5 du Traité de l'Atlantique Nord qui aurait alors obligé ses alliés de l'OTAN à lui venir en aide...

Les tensions entre la Turquie et la Russie atteignirent leur paroxysme en novembre 2015, lorsqu'un bombardier russe Su-24 fut abattu par l'aviation turque près de la frontière syrienne. Cette ultime provocation provoqua une crise aiguë. Mais ne pouvant riposter contre un membre de l'OTAN, les Russes se limitèrent à prendre de nombreuses et drastiques mesures de rétorsion économico-commerciales.

C'est dans ce contexte que les Russes dénoncèrent, photos satellites à l'appui, à l'ONU mais surtout aux Américains, les convois de camions turcs traversant la frontière turco-syrienne pour ravitailler en armes, munitions, nourriture et combattants, les groupes rebelles syriens dits « modérés ». Plus grave, des images montraient des milliers de camions citernes acheminant en Turquie le pétrole acheté à Daesh !

Les officiels américains restèrent sourds, arguant qu'ils ne pouvaient absolument pas agir puisque les chauffeurs de ces véhicules étaient des civils ou des membres d'organisations humanitaires. Que cela ne tienne, les Russes annoncèrent alors qu'ils s'en chargeraient ! En moins d'une semaine, le problème fut réglé.

Puis ce fut l'épisode de la tentative de coup d'Etat contre Erdogan le 15 juillet 2016. Opportuniste et considérant qu'il n'y avait aucune alternative sérieuse au président turc, Poutine saisit l'occasion pour se rabibocher avec Erdogan en lui annonçant d'abord le risque d'un coup de force bien avant juillet, et en l'assurant par la suite de son soutien.

Depuis, les relations entre la Turquie (intégrée au processus d'Astana et pour qui le départ d'Assad n'est plus la priorité) et la Russie ont évolué. Partenaires de circonstance, leur collaboration repose sur des intérêts convergents (mais non sur la confiance). Moscou a besoin d'Ankara, mais celle-ci a encore plus besoin de Moscou !

Si Poutine a laissé Erdogan pénétrer dans le nord de la Syrie pour y chasser les Kurdes de la région, c'est qu'en échange il a obtenu du Turc l'arrêt du soutien aux insurgés durant tous les sièges de l'armée syrienne, à Alep, Homs, la Ghouta et demain à Idlib ainsi que la fin des ingérences turques dans le Caucase et en Asie centrale.

Pour Moscou, cela oblige les Kurdes, abandonnés par les Occidentaux, à se tourner comme tant d'autres vers le nouveau juge de paix russe, et cela éloigne pour un temps un membre important de l'OTAN des Occidentaux. Du côté turc, même si Erdogan n'est pas parvenu à réaliser ses objectifs, cette situation lui permet de rester dans le jeu tout en ayant les mains libres pour s'occuper de son « problème kurde ».

D'autant plus que se rapprocher de la Russie, est un subtil moyen d'exercer une forme de chantage sur les alliés européens et américains. Toutefois, entre Ankara et Moscou, la méfiance est toujours de mise. L'après-conflit reste incertain, et les diplomates russes devront redoubler d'efforts. En dépit de leur modus vivendi, Poutine et Erdogan ne peuvent masquer leurs dissensions. Le Kremlin, toujours maître du jeu, sait toutefois que la Turquie est plus faible sur le plan intérieur qu'on ne le croit (énergie, économie...).

Seulement soutenu par le petit Qatar et sous pression de Trump, son influence dans la région peut être en définitive bien limitée par celle de l'autre « partenaire » des Russes, l'Iran, mais aussi et surtout, par l'axe égypto-émirato-saoudien, en guerre ouverte contre son modèle politique et idéologique, dans tout le monde arabe...

04/11/2019 - Toute reproduction interdite


Un membre de l'Armée libre syrienne (ASL) soutenue par la Turquie patrouille dans la ville frontalière de Jarablus, en Syrie, le 31 août 2016.
Umit Bektas / Reuters
De Roland Lombardi