Les critiques et les questions légitimes quant à la gestion, par le gouvernement, de la crise sanitaire et politique engendrée par la pandémie du Coronavirus, ne seraient que de pures et stériles polémiques selon certains. Parce que la France est une démocratie, il est pourtant urgent de garder un esprit critique. Ne serait-ce que pour comprendre, informer, et rester fidèle à nos valeurs.  L’analyse de Roland Lombardi.

« Ce n’est pas le moment de polémiquer », « c’est injuste », « c’est totalement déplacé », « c’est un crime porté à l’Union nationale ! » ... sont les seuls arguments des chiens de garde médiatiques de l’Elysée et de Matignon. « Qui aurait fait mieux ? » est l’autre mantra des bien-pensants offusqués... Difficile de savoir « qui aurait fait mieux », mais difficile, aussi, de croire qu’on aurait pu faire pire.

Alors qu’il est de bon ton de critiquer la gestion de la crise par Trump ou les mensonges et la propagande de l’Etat chinois, hors de question d’émettre une seule remontrance envers nos gouvernants. Informer et pointer les responsabilités et les contradictions de la politique suivie actuellement, ne sont pour certains que des blasphèmes honteux !

L’heure est à l’Unité nationale. Nous en convenons tous.

Toutefois, prendre du recul sur les mesures prises par le gouvernement ne signifie en aucun cas qu’on la brise. Au contraire, les observations et les critiques éventuelles de l’opposition ou des analystes, lorsqu’elles sont sérieuses et bien évidemment fondées sur des faits, ont pour vertu d’informer les Français et de signaler au pouvoir qu’il fait fausse route. Jusqu’à nouvel ordre, la République française est encore une démocratie. Et celle-ci ne doit pas être sacrifiée sur l’autel d’une union nationale, réduite à un simple élément de langage de la communication moderne. Sauf à se complaire dans le simple rôle des rats du Joueur de flûte de Hamelin, les citoyens qui paient leurs impôts - et sont les premières victimes de cette crise - ont encore le droit de demander des comptes à ceux qu’ils ont élus.

Puisque les comparaisons guerrières et historiques sont à la mode, je rappelle que Clemenceau ou Churchill, en leurs temps et avant que leur nation respective ne les appelle à la rescousse pour redresser une situation catastrophique, ne furent pas tendres envers les politiques des gouvernements français en 1914 et britannique en 1940.

Il suffit pour cela de relire les articles acerbes et virulents du Tigre quant à la stratégie militaire et les erreurs de l’Etat major comme du gouvernement français au tout début des hostilités de la Grande Guerre. Même chose pour le vieux lion Churchill qui, au début de la Seconde guerre mondiale, ne fut pas avare de critiques (alors qu’il faisait partie du Cabinet de guerre !) contre les atermoiements du Premier ministre Chamberlain devant les premières et fulgurantes victoires d’Hitler !

« Les dettes des français probablement « reportées », celles de l’Afrique effacées ! »

La crise sanitaire du Covid-19 s’est rapidement transformée en crise politique et économique. Les Français élisent un Exécutif pour décider et trancher entre les avis d’experts, dans le but ultime de l’intérêt général. Non des « décideurs » qui hésitent ou se retranchent derrière les notes de « spécialistes » ou de consultants, tout en se défaussant sur un Comité scientifique dont par ailleurs le choix des membres reste très obscur...

Face à une telle crise, inédite et d’une ampleur sans précédent, l’erreur est humaine. L’improvisation est de rigueur. Là où le bât blesse, c’est que depuis quatre mois, les erreurs et les improvisations n’ont fait que se succéder. Au-delà de l’impréparation et de l’imprévoyance du gouvernement, des déclarations abracadabrantesques, des mensonges sur les tests ou les masques, des incohérences et d’une série de défaillances - qui auront des conséquences pénales et judiciaires pour l’exécutif -, ce qui est le plus dramatique, c’est toujours cet incompréhensible absence de décision !

Pour cela, attardons-nous sur la dernière déclaration tant attendue du Président, le 13 avril dernier.

Emmanuel Macron a reconnu des lenteurs, des erreurs, voire des insuffisances. Il a admis ne pas avoir réponse à tout. Un sursaut d’humilité que l’on ne peut que saluer.

Il s'est ensuite lancé dans l'ébauche du monde de l’après Covid qui devra se tourner vers des solidarités et des coopérations nouvelles pour construire un projet susceptible de redonner à la France une indépendance agricole, technologique et industrielle. Soit.

Mais là encore, attendons les actes du petit Prince de la mondialisation heureuse, pour nous réjouir...

Bien sûr, le locataire de l’Elysée semble avoir pris conscience que les « premiers de cordée » se sont pris les pieds dans leurs ficelles et que si notre système n’a pas craqué, nous le devons essentiellement aux « derniers maillons de la chaîne », à « ceux qui ne sont rien », nos infirmières, nos routiers, nos éboueurs, nos caissières...

Mais qu’en est-il des mesures concrètes qui tiennent en fait en une date - le 11 mai - ? L’annonce d’un déconfinement par paliers sans plus d’informations précises ? Sur les tests ? Un revers de main a balayé la nécessité de dépistages massifs en direction des personnes asymptomatiques. Mais quel est l’état des stocks ?

Quelle est la stratégie à court terme ?

De tout cela on ne sait rien, ou pas grand chose.

De même, sur le port immédiat du masque généralisé.

Sur les mesures de soutien aux entreprises, aux commerçants, aux artisans. Quels délais ? Quelles sommes ? Quelles procédures tangibles ? là encore, rien de précis. Juste que les dettes seront probablement « reportées » alors que celles de l’Afrique devront être effacées !

Sur les traitements ? Seule la vaccination semble être retenue comme unique solution. Mais quand ? Pour le reste, les essais se poursuivent... Exit donc la Chloroquine ! La visite surprise du Président à Marseille chez le Professeur Raoult le 9 avril dernier, n’aura donc été qu’un énième coup de com’ !

Et le 11 mai. S’agit-il de la véritable date de la fin progressive du confinement, « si la situation le permet », ou d’une simple date ayant un objectif psychologique ? Celui de donner ainsi un peu d’espoir, un horizon, une fin possible à cette situation qui pèse lourdement sur les familles?

Déconfiner sans dépistage massif, n’est-ce pas un non-sens ? N’est-ce pas la possibilité de donner un second souffle à l'épidémie comme c’est apparemment le cas en Asie où les mesures ont été pourtant beaucoup plus drastiques que les nôtres ?

A propos de la réouverture progressive des crèches, des écoles et des lycées (alors que les universités, mais également tous les lieux publics, resteront fermées) à partir du 11 mai. N’est-ce pas là une décision quelque peu prématurée surtout sans port du masque pour tous ou l’absence d’un dépistage systématique ? Les experts n’affirment-ils pas que lors d’une pandémie, ce sont les écoles qui doivent être fermées les premières, mais aussi les dernières à rouvrir ?

« La communication, avatar moderne de la propagande »

Au final, après ces 28 minutes d’une nouvelle séance de thérapie de groupe nationale, toujours pas de mesures fortes ni de stratégie claire. On navigue encore à vue. Comme à chaque fois.

Ainsi, Régis Debray explique brillamment cette « inflation de la communication » dans une tribune remarquable[1] : « Nous sommes en guerre, nous dit-on, mais on cherche le général en chef, celui qui dit beaucoup en très peu de mots. Veni vidi vici. Sans remonter à César, souvenons-nous du Général, qui en quelques phrases - moins de trois minutes - pulvérisa un coup d’État en Algérie et plus tard, le psychodrame chaotique d’un long mois de Mai. Une phrase, un acte. Pas un mot de trop, et chaque mot à sa place.

Comme la reine d’Angleterre : quatre minutes. Imperatoria brevitas. Autorité et brièveté sont synonymes. Un historien mettra demain en regard la dilution de la puissance publique, sur un demi-siècle, et le délayage des allocutions officielles. « Moins ça peut, plus ça cause ». Tout est dit !

N’oublions pas que la com’ n’est que l’avatar moderne de la propagande. Si en France, pays de la Liberté, nous ne pouvions plus dénoncer les travers du gouvernement, alors nous ne vaudrions guère mieux que la dictature communiste chinoise...


[1] https://www.marianne.net/debattons/les-mediologues/le-dire-et-le-faire-par-regis-debray

15/04/2020 - Toute reproduction interdite


Le Premier ministre français Edouard Philippe , le ministre des finances Bruno Le Maire, et le ministre de la solidarité et de la santé Olivier Veran assistent à une conférence de presse après à Paris, France, le 15 avril 2020.
Michel Euler/Pool via Reuters
De Roland Lombardi