Analyses | 26 juillet 2019

Pourquoi l’Europe semble-t-elle aller si mal ?

De GlobalGeoNews GGN
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 L’Europe fait face à de nombreuses problématiques : montée du populisme, Brexit, crise migratoire, délimitation des frontières... Le Géopolitologue Alexandre Del Valle nous livre son analyse. Propos recueillis par Marine François

Pourquoi un tel clivage en Europe entre européistes et populistes ?

Il faut tout d’abord définir les termes. Car les pro-européens ne sont pas forcément ceux qui veulent défendre la civilisation européenne, de même que les populistes ne sont pas forcément des fascistes. Les premiers veulent plus de fédéralisme européen, là où les seconds souhaitent revenir à une Europe des nations. Cette opposition est fondamentale, et le débat très manichéen. Emmanuel Macron a en partie joué sur celui-ci. Or l’opposition entre populistes et antipopulistes est une illusion pour éviter d’aborder certains sujets. Il faut voir le populisme non comme un danger, mais comme un symptôme du problème. L’erreur, c’est d’avoir renoncé à l’identité européenne. Le drapeau européen incarne le fait que l’Europe ne vient pas de nulle part : le droit des romains, la civilisation des grecs, le christianisme… L’Europe a des racines. Et les populistes accusent de vouloir faire une machine européiste qui ne fait que détruire les identités au nom d’un super-Etat. Le multiculturalisme ne parle pas au peuple. Pour sauver l’Europe, au lieu d’attaquer les populistes, il serait plus intelligent de faire baisser le populisme en répondant à la demande d’identité de l’Europe.

Pourtant même avec ces nuances, un clivage persiste. L’Europe est fracturée de plus en plus entre l’Ouest multiculturaliste et désincarné -au nom de l’antifascisme, de la repentance du nazisme, et du colonialisme- et une Europe de l’Est et du centre qui a souffert du communisme et qui n’est pas « politiquement correcte ». Les tropismes et les histoires diffèrent.

Et ces deux problématiques se recoupent. Mais, même dans l’Europe de l’Ouest, il y a la question du Brexit, et l’Italie de Salvini. Cette Europe très culpabilisée est en train de se réduire. Aujourd’hui, le monde entier voit des populistes arriver au pouvoir. Partout la montée de l’identité est indéniable et dans les pays dans lesquels on la refuse -France, Allemagne, etc.- on craint un chaos, qui de multiculturel deviendra multi-conflictuel.

Pourquoi le Brexit a-t-il tant de mal à se mettre en place ? Quels impacts actuels pour l’Europe ?

Le Brexit n’a pas vraiment de mal à se mettre en place. Il s’agit simplement d’une négociation, une épreuve de force. C’est comme lors d’un divorce : chacun essaye de quitter l’autre en obtenant le maximum d’héritage ou de compensation. Bruxelles, la Commission et les Etats les plus européistes veulent un approfondissement de l’Europe. Ils ont donc peur que le Brexit inspire d’autres pays, d’où l’importance de rendre plus difficile la clause de sortie - qui pourtant est légale -. Ils n’ont donc pas cédé sur certaines revendications. Pour les anglais, c’est la même dynamique, mais inversée. Ils essayent de partir de l’Union Européenne au moindre coût et en conservant au maximum l’accès au marché européen. Il existe des clauses légales qui permettent de retarder la sortie. La solution sera donc prise quand les délais seront dépassés.

Le fait d’avoir rendu assez difficile la sortie a freiné un peu le zèle des pays tentés par une sortie de l’UE. On sent chez les populistes italiens que le discours à ce sujet est en veilleuse. Le message de Bruxelles est le suivant « c’est compliqué de sortir, même si c’est légal ». Mais on ne connaitra le véritable impact que lorsque la sortie sera effective.

Ce qui est certain c’est que sortir de l’UE ne veut pas dire être coupé des produits européens. Un exemple très simple : les Allemands vivent de l’exportation de machines et voitures, se feraient-ils harakiri en arrêtant d’exporter vers le Royaume-Unis pour respecter les lois européennes ? Non, ils trouveront un accord bilatéral. Les pays qui ont besoin d’exporter ne peuvent pas se priver du marché anglais. En conclusion, le scénario horrible d’une Angleterre coupée n’est pas plausible, car le marché anglais est trop gros, et le Brexit deviendra clair dès que l’accord ne pourra plus être retardé.

Une politique commune se met - elle en place concernant les migrants entre les pays de l’UE ?

Il y a deux sujets sur lesquels la cacophonie européenne est la plus nette : la fiscalité et la question des migrants. Le terme « migrant » recoupe différentes réalités - réfugié économique ou politique, légal ou non etc.-. Le terme en lui-même est une déformation. La plupart sont des migrants économiques. L’absurdité de la politique européenne se voit notamment en Italie, pays qui a la plus grande progression migratoire depuis 15 ans. En 30 ans, les migrants sont passés de près de 0% de la population à 10%. En principe, il faut un pavillon italien pour venir accoster en Italie, mais l’Allemagne et la Hollande ne respectent pas les lois. La France condamne souvent l’Italie alors qu’elle-même n’accueille pas les migrants. Il y a une énorme hypocrisie. On utilise la question des migrants pour régler des comptes internes.

Nous oublions que la première critique envers les ONG qui accostent illégalement avec des migrants vient de Frontex - l’agence des frontières de l’UE-. Elle dénonce un détournement de fonctions et de pavillons, et accuse les ONG de faire le jeu des passeurs et de communiquer avec eux. Les mafieux sont payés 3000 euros pour un trajet dont les ONG font les ¾. Le spectacle que l’on donne c’est un appel d’air. Sans celui-ci, il n’y aurait pas de trafic de migrants en Lybie. La seule chose à faire, c’est de donner des millions pour électrifier l’Afrique, et non accueillir des migrants. Les capitales européennes se renvoient la balle, n’ont aucune politique commune, et outrepassent les lois.

Il serait difficile de mettre en place une politique commune. Aujourd’hui, les pays concernés sont inquiets, les autres se lavent les mains. En Europe il y a des partis politiques qui par principe ne veulent pas parler de migration. Pour une partie de la gauche, c’est la nouvelle image de droits de l’Homme, et la droite lorsqu’elle en parle est vue comme xénophobe. Pourtant il faudrait une politique migratoire pour empêcher le populisme. Les agendas politiques intérieurs empêchent une vision commune. Il n’y a aucun pragmatisme. Les pays européens s’opposent sur la question des migrants au lieu d’écouter Frontex. Je ne vois pas la perspective d’une politique migratoire commune et responsable. Ce qui est regrettable, car l’Europe ne donne pas une bonne image d’elle-même.

Quels autres problèmes subsistent ?

Il y a le problème de l’élargissement et de la défense. Prenons l’exemple de la Turquie : plus personne ne croit à son adhésion, mais nous n’osons pas arrêter le processus. On s’ouvre aux Balkans, des Etats avec une corruption est très forte. L’Europe devient une sorte de colonie de l’OTAN, avec pour but de grignoter le territoire ex-soviétique. Ce qui est dangereux, car la Russie voit en nous un ennemi, une sorte d’entité impériale au détriment de l’ancien espace soviétique. Et l’OTAN rend impossible la création d’une défense européenne propre.

A cela s’ajoute une absence de fiscalité harmonisée et une monnaie qui ne correspond qu’à certaines économies. L’euro a déstabilisé les pays qui avaient besoin d‘une monnaie faible : pensé pour l’Allemagne, fondé sur le Deutsche Mark, il a été dramatique pour les pays latins. Il aurait fallu un euro du Nord et un euro du Sud. Une monnaie ne peut être unique que s’il existe une zone optimale monétaire et économique. Et cela divise les européens car le Nord ne veut pas payer pour le Sud. Il ne s’agit pas d’une pensée populiste : de grands prix Nobel l’ont dénoncé. Joseph Stiglitz et Paul Krugman parlent même de « politique criminelle ».

Un autre problème, c’est le vieillissement de la population et ses impacts économiques. La migration ne règle pas le problème, car elle crée des conflits interculturels. Mais ce thème de la natalité - bien que neutre - est tabou car il fait référence au nazisme. L’Europe est prisonnière de ses démons, et devient une sorte de grand marché, de champs de conquête pour empires - américains, chinois, turque etc.-. Nous avons cassé la souveraineté des nations sans en construire une supranationale. Si tous les continents étaient comme l’Europe tout irait très bien, mais ce n’est pas le cas. Seul continent vertueux, nous devenons le dindon de la farce. L’Europe devrait redevenir une Europe d’Etats souverains, une Europe des nations, comme le souhaitait De Gaulle. C'est-à-dire une Europe qui s’occupe de ce que les Etats ne peuvent pas gérer à leur échelle : c’est le principe de subsidiarité, qu’il convient de respecter. Il faut revenir à une Europe qui définit son identité et ses frontières. Aujourd’hui, « l’identité » de l’Europe, c’est les droits de l’Homme. Mais c’est universel : nous avons confondu identité et valeurs. Et il faut définir les frontières de manière définitive, ne serait-ce que pour avoir de bonnes relations avec la Russie. La Russie fait partie de l’Europe. Nous ne pouvons pas jouer le jeu des USA en nous brouillant avec. C’est contraire aux intérêts européens. Pour conclure, pour promouvoir l’Europe et lutter contre les populistes, il ne faut pas les diaboliser et ne pas leur laisser les thèmes de l’immigration, de l’identité, mais aborder les problèmes sereinement ensemble.

17/07/2019 - Toute reproduction interdite


Alexandre Del Valle
Jean-Philippe Baltel /TELEPARIS
De GlobalGeoNews GGN

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