Parce que la lutte contre le terrorisme islamiste et l'islam politique doit être le volet majeur de sa nouvelle politique méditerranéenne et moyen-orientale, la France doit impérativement construire une véritable alliance avec la Russie, à l'instar de la grande alliance franco-russe de 1892 à 1917.  Analyse de Roland Lombardi

A l'inverse des Saoudiens ou des Qataris qui se jouent de nous, de nos faiblesses, de notre aveuglement et de notre appétence effrénée pour leurs signatures au bas de contrats commerciaux, les Russes, eux, aiment et admirent sincèrement la France. Ils sont demandeurs d'un grand partenariat avec ce pays qu'ils chérissent et qui pourtant, depuis un certain temps, ne cesse de les décevoir..

De plus, et l'actualité dans la région le prouve, il serait temps de revoir nos liens avec notre « grand allié » américain, notamment au Levant. En effet, avant l'arrivée de Donald Trump, les administrations américaines successives - et ce depuis des décennies - n'ont cessé de jouer aux apprentis sorciers au Moyen-Orient. Même après le choc du 11 septembre 2001, elles ont continué de miser, en Syrie ou en Libye, sur le wahhabisme et les Frères musulmans, pour le plus grand mal des Arabes et des Européens...

Du côté de Moscou, il n'y a pas cet amateurisme et cette inconscience vis-à-vis du monde arabo-musulman. Si aujourd'hui, comme l'atteste le dernier épisode de l'incursion turque en Syrie et son dénouement, la Russie est devenue LA puissance incontournable, c'est que les Russes, au-delà de leur connaissance empirique de l'islam et des réalités de ce monde, ont très vite adopté une politique claire, cohérente et constante.

Au contraire de ce que pensent certains, Poutine et la Russie ne sont pas un rempart contre l'islam. Ils sont en revanche un bouclier face à l'islamisme, pour la simple et bonne raison que la Russie est aussi une puissance musulmane. L'islam est en effet la religion de nombreuses minorités ethniques en Russie. Cette religion est implantée depuis près de 1300 ans dans certaines régions russes. Aujourd'hui, près de 15 % de la population russe est musulmane soit 20 à 22 millions (la plus importante des minorités) sur 150 millions d'habitants.

Si par ailleurs, la Fédération possède près de 2 500 km de frontières avec des pays musulmans, c'est surtout l'évolution identitaire même des musulmans de Russie qui préoccupe au plus haut point le Kremlin. Eviter la contamination islamiste, la fragmentation sociale tout en préservant la paix de l'une des plus anciennes sociétés multiculturelles de la planète est vital pour Moscou. Ainsi, depuis les années 1990, le Kremlin proscrit toute ingérence étrangère dans ses affaires religieuses, qu'elle soit turque, saoudienne ou des Frères musulmans, qui sont d'ailleurs interdits sur le sol russe. Nous négligeons trop souvent ce point, mais c'est pourtant à partir de ce postulat, où politique interne et géopolitique s'imbriquent et se confondent, que nous pouvons comprendre la politique russe actuelle au Moyen-Orient.

Comme je l'ai maintes fois écrit, depuis son intervention en Syrie, le message de Moscou est on ne peut plus clair : « Gérez vos pays comme bon vous semble mais nous ne voulons pas d'islamistes, « modérés » ou pas, au pouvoir ; en échange et en cas de besoin, vous pourrez toujours compter sur notre fidélité et notre soutien ! ». Tout le cœur des actions russes dans la zone est dans ces lignes. On saisit mieux pourquoi, craint, respecté et écouté, de plus en plus de pays arabes se tournent alors vers le maître du Kremlin...

Quelle leçon pour nous Français, toujours empêtrés dans nos politiques de gribouille !

Alors que nous devrions être frappés par la similitude de nos situations internes face au terrorisme et surtout au danger de l'islam politique, à l'inverse des élites russes, les nôtres s'en lavent encore les mains.

Même pour notre président, le voile islamiste n'est pas son affaire !

C'est pourquoi, la prudence est de mise quant au réchauffement récent des relations entre Moscou et Paris. Fort est à craindre qu'Emmanuel Macron n'ait cette lucidité qui lui ferait comprendre qu'un puissant partenariat économique et énergétique avec la Russie, ouvrirait des perspectives géostratégiques nouvelles pour notre pays. Pas sûr non plus qu'il perçoive que la politique russe au Sud de la Méditerranée, œuvrant pour un containment de l'islamisme et la stabilisation de la région, défend des intérêts qui devraient être également les nôtres.

Au final, notre « Jupiter » aura-t-il véritablement les épaules pour affirmer sa ligne personnelle (si tant est qu'il en ait une) et surtout pour s'affranchir des pesanteurs d'un establishment français (qu'il a lui-même dénoncé il y a quelques mois), des œillères idéologiques de ses conseillers, de l'atlantisme aveugle de certains diplomates et des diktats de Bruxelles et des géants de l'industrie française ?

Là est toute la question.

28/10/2019 - Toute reproduction interdite


Un membre du ministère de l'Intérieur monte la garde près de la Grande Mosquée de Moscou avant une cérémonie d'ouverture à Moscou, Russie, 23 septembre 2015
Maxim Shemetov / Reuters
De Roland Lombardi