Depuis 2020, la Méditerranée est classée en tête des zones rouges sur la planète par les experts. Analyse de notre spécialiste des questions de défense, Mériadec Raffray.

 

Le capitaine de frégate Nicolas du Chéné, commandant de la frégate Aconit, patrouille depuis 7 mois quasiment sans interruption en Méditerranée orientale. Par coïncidence, c'est le marin qui a arrêté les spécifications des futures frégates de défense et d’intervention (5 commandées par la France) avec les ingénieurs de la Direction générale de l’Armement (DGA) et de Naval Group ; dont la Grèce vient d’annoncer l’acquisition de trois exemplaires « FDI ». Un contrat qui fait suite à l’achat de 24 Rafale et se double d’un partenariat stratégique renforcé. Son article 2 prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas d’agression. L’année dernière, lorsque la flotte de guerre et les chasseurs turcs avaient violé le territoire grec et multiplié les provocations, seule la France s’était portée à son aide, en déroutant des bâtiments de guerre et des Rafale.

La Grèce ne veut plus subir l’expansionnisme naval turc en Méditerranée. Non signataire des traités qui ont fixé ses frontières maritimes après la Première Guerre mondiale, Ankara les conteste. En s’appuyant sur le Nord de Chypre, qu’elle occupe depuis 1974, elle revendique sa part du gaz offshore découvert dans les sous-sols du bassin levantin que se partagent l’Égypte, Israël, le Liban et Chypre. 3 700 milliards de m3 au total, soit l’équivalent des réserves de la mer du Nord. Le différend s’est aggravé en 2019 quand Israël, Chypre et la Grèce ont lancé le projet de gazoduc EastMed pour relier leur gisement à l’Europe, via la Crète. La Turquie s’oppose à son tracé. En guise de représailles, elle a organisé des campagnes de forage chez ses voisins, sous la surveillance de sa flotte militaire. Actuellement, la tension est redescendue, car ses navires spécialisés ont pris la direction de la mer Noire, observent les marins. La confrontation pourrait resurgir en 2022, lorsque les travaux d’EstMed débuteront.

La remilitarisation de la Méditerranée Orientale

Avec ses bâtiments naviguant en permanence dans la zone depuis le début de la guerre en Syrie, la France était aux premières loges pour mesurer l’agressivité de la marine turque. Et constater aussi la remilitarisation progressive de la Méditerranée Orientale. C’est le second facteur des tensions dans ce mouchoir de poche maritime. En 2016, la Russie réinvestit sa base navale de Tartous, en Syrie. Depuis, ses navires escortent les convois logistiques qui partent de Crimée pour ravitailler l’armée de son affidé, Bachar al Assad. Une dizaine de ses bâtiments croisent dans les parages en permanence, dont plusieurs sous-marins. La marine égyptienne s’est aussi sérieusement musclée en s’équipant auprès de la France (un porte hélicoptère d’assaut, une frégate multi-missions, de corvettes Gowind). De quoi compenser, en termes d’activités et de frottements, le retrait progressif des Américains. Un dernier acteur stratégique a fait son apparition : l’Iran, qui ravitaille en hydrocarbures le Hezbollah au Levant.

Plusieurs forces occidentales, en outre, sillonnent la Méditerranée : les missions sous le chapeau de Frontex - l’agence européenne de gardes-frontières et gardes-côtes - l’opération européenne Irini, chargée de faire respecter l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la Finul maritime au large du Liban, un mandat de l’ONU, les task forces de l’OTAN. Pour notre marine, l’enjeu majeur est d’anticiper ce qui se passe dans cette « petite mer sans profondeur stratégique » où se « juxtaposent » les souverainetés de 23 États côtiers. Par trois types de missions : surveiller pour connaître ; coopérer et dissuader pour éviter que les tensions ne dégénèrent ; protéger nos approches et nos flux stratégiques ; et le cas échéant, intervenir. Le dernier grand exercice, baptisé Cormoran, se déroulait les 27 et 28 septembre derniers : une projection de puissance de la mer vers la terre devant Marseille, ayant mobilisé deux porte-hélicoptères d’assaut, deux groupements aéromobiles de l’armée de Terre, 1 300 soldats et marins.

La Grande Bleue concentre 35% du trafic maritime mondial et un réseau dense de câbles sous-marins reliant l’Europe à l’Afrique et au Moyen-Orient, via notamment Marseille. C’est également la première zone touristique au monde, et un milieu naturel riche et sensible. « Trait d’union maritime », cet espace est classé depuis 2020 par les experts en tête des zones rouges de la planète. De la Syrie à l’Algérie, en passant par Gaza, le Sinaï, la Libye et la Tunisie, son pourtour méridional vit au rythme des soubresauts politiques et des conflits armés. Une aubaine pour les trafics illicites. Depuis le début de l’année, les flux de migrants ont augmenté de 100% par la route occidentale Maroc-Espagne, selon une source du ministère de l’Intérieur. Officiellement, l’Europe en comptabilise 60 000…

01/10/2021 - Toute reproduction interdite


Exercice incendie dans une coursive de la Frégate de type La Fayette (FLF) Aconit. Mer Méditerranée, le 28 septembre 2021. La Frégate de type la Fayette (FLF) Aconit participe à l'opération Chammal en Méditerranée Orientale.
© Mélanie Denniel/Marine Nationale/Défense
De Meriadec Raffray