Analyses | 25 février 2020

Pourquoi la France ne comprend plus le Monde Arabe

De Roland Lombardi
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Roland Lombardi est géopolitologue et docteur en histoire contemporaine. Il nous livre son point de vue sur les errements de la diplomatie française et de certains analystes concernant le Monde Arabe. 

Dans mon dernier ouvrage, Les Trente Honteuses (VA Editions), j'explique qu'à la fin du conflit algérien, les Français, civils ou militaires ayant vécu en Afrique du Nord ou au Levant qui avaient une réelle expérience du monde arabe, ont été écartés par le pouvoir gaulliste car paradoxalement, la plupart d'entre eux avaient été opposés à la politique algérienne de De Gaulle.

Ainsi, depuis les années 1960, la plupart de nos diplomates sont issus de l'ENA ou ont suivi un cursus universitaire classique avec des spécialisations superficielles des régions dans lesquelles ils se destinent à représenter la France.

C'est aussi à partir des années 1960 et 1970 qu'une véritable « chape de plomb idéologique » (Tiers-mondisme anticolonialiste puis gauchisme pro-palestinien, anti-israélien et anti-occidental) va progressivement s'abattre sur le monde universitaire français « spécialisé » dans les études sur le monde arabo-musulman.

Très vite, le milieu des orientalistes et des islamologues va imposer sa doxa qui considère le monde arabe tel un bloc monolithique, l'islam politique comme une nouvelle Internationale des opprimés et tous les Arabes comme les nouveaux damnés de la Terre qu'il faut « exciter » et aider à se dresser contre l'homme blanc occidental, le colon israélien ou les affreux militaires, tous des dictateurs en puissance !

Depuis, l'on ne compte plus les erreurs d'analyses au sujet des évènements qui touchent cette région, en raison d'un prisme idéologique tenace. Comme par exemple l'enthousiasme naïf de la majorité des chercheurs français pour les « printemps arabes » qui allaient, à coup sûr, balayer les dictatures et instaurer la démocratie partout dans le monde arabe en un claquement de doigts.

Des « experts » annoncèrent ainsi en 2011, toutes les semaines, « la chute imminente » d'Assad ou encore « un nouvel Afghanistan » pour la Russie dès son implication directe dans le conflit... Cela en serait risible si, hélas, ces « maîtres de la clairvoyance » n'étaient pas honorés, mis au pinacle et si, depuis des décennies, ils n'avaient pas l'oreille de nos dirigeants. Sans compter le véritable terrorisme intellectuel qu'ils imposent à leurs confrères beaucoup plus réalistes. Conférences interdites, cyber-harcèlement, intimidations en tous genres, coupures des financements de recherches... en bons trotskystes et souvent portés par certains médias, tous les moyens sont bons pour faire taire les voix dissonantes. Comme le rappelle si justement Alain Chouet dans un récent entretien pour le site Deep-News.Media, « En France, il est devenu impossible de débattre sereinement de politique étrangère » !

Nous nous souvenons tous du cas de Fabrice Balanche, cet éminent géographe spécialiste du Levant, qui a vécu un véritable calvaire pour ne pas avoir partagé la doxa dominante sur le conflit syrien. Le CNRS ferma sans ménagement son laboratoire, le GREMMO, et sa candidature pour un poste de Maître de conférences à Sciences Po Lyon fut rejetée. Au final, le tribunal administratif lui donna raison, annulant cette procédure en reconnaissant le manque d'impartialité du jury !

Mais d'autres scandales ont également émaillé le monde universitaire français. Comme, en pleine vague d'attentats en France, lorsqu'une pétition émanant de professeurs du CNRS appelait tout bonnement les chercheurs spécialistes du monde arabe et de du Moyen-Orient à ne pas collaborer avec les services de sécurité français ! Ou encore le cas de thésards fichés S pour radicalisme islamiste et, tout récemment, l'affaire Islam Alloush, du nom de cet « étudiant » syrien, jihadiste et bourreau du groupe Jaych Al-Islam, accueilli les bras ouverts, par le biais du programme Erasmus, dans un célèbre laboratoire de recherches français !

Aujourd'hui, le grand quotidien Le Monde laisse encore s'exprimer dans ses tribunes, d’« éminents » islamologues qui, toute honte bue, nous vantent toujours les « vertus » de l'islam politique !

Lorsqu'on ajoute à cela les politiques à courte vue, le néo conservatisme du Quai d'Orsay et le rôle de nos diplomates confiné à celui de vulgaires VRP des grands groupes industriels français, nous voyons là toute la vacuité de notre diplomatie, la mise hors-jeu actuelle de la France et son incompréhension de tous les grands enjeux géostratégiques du Moyen-Orient et de la Méditerranée.

Il n'y a pas de secret. Si la Russie est devenue incontournable dans la région, c'est que ses diplomates ne sortent pas d'une « fabrique à technocrates ». À l'inverse, ils apprennent le véritable ordre des choses et le monde tel qu'il est, sans idéologie ou dogme, dans les meilleurs instituts et écoles de la planète. Quant à la stratégie russe au Moyen-Orient, dans laquelle la géopolitique et les intérêts sécuritaires de Moscou priment sur le commerce, elle s'appuie toujours sur les analyses d'orientalistes russes, bien meilleurs connaisseurs de la région que les « spécialistes » dont préfèrent malheureusement s'entourer les dirigeants français et européens !

26/02/2020 - Toute reproduction interdite


Vue générale des dirigeants arabes lors du 14e sommet islamique de l'Organisation de la coopération islamique (OCI) à La Mecque, en Arabie Saoudite, le 1er juin 2019.
Waleed Ali/Reuters
De Roland Lombardi

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