Culture | 20 mai 2021
2021-5-20

Pourquoi l’art est-il de plus en plus dans la rue ?

De Stéphanie Cabanne
4 min

À moins de porter des œillères, il est impossible d’ignorer le street art qui fait aujourd’hui partie de notre espace urbain. Tags, graffitis, « pieces » et murs officiels s’offrent au regard de tous. Le moindre passant - pour peu qu’il fasse preuve d’un peu de curiosité - peut découvrir des œuvres et même devenir un amateur, voire un collectionneur. Derrière l’engouement mondial pour l’art urbain, quelle est l’ampleur de ce phénomène ? Pourquoi l’art est-il aujourd’hui dans la rue ?

Par Stéphanie Cabanne.

 

La première caractéristique du street art est d’échapper à toute tentative de classification. L’esprit libertaire des artistes les rend rétifs aux démarches d’analyse. Par essence, il s’agit d’une forme d’expression née sans programme ni volonté esthétique. Apparus dans les ghettos de New York et de Philadelphie dans les années 60, les premiers graffitis n’avaient pour fonction que d’abattre symboliquement les murs qui leur servaient de supports et de claironner la fierté retrouvée des « sans voix ».

S’il faut malgré tout tenter de cerner le street art, on peut emprunter à l’artiste Codex Urbanus ses 3 critères : illégalité, gratuité et caractère éphémère. Et considérer que tout ce qui s’en écarte n’est pas du street art.

C’est justement ce qui séduit les amateurs - de simples curieux à l’origine - devenus des passionnés au gré de leurs pérégrinations urbaines. Nathalie Gathelier, historienne d’art et administratrice du groupe Facebook « Street art - la jungle des villes » raconte : « C’est la « Tour 13 », un immeuble désaffecté quai d’Austerlitz, transformé pendant 4 semaines en terrain d’expression pour 90 street artists qui a été mon détonateur. J’ai été confrontée à des artistes contemporains qui n’étaient pas conceptuels, et certains étaient talentueux. Ils avaient réalisé quelque chose d’extraordinaire puis l’édifice a été démoli quelques mois plus tard. J’ai trouvé cela incroyable. »

Car le street art ne s’apparente à aucun courant d’histoire de l’art, aussi avant-gardiste soit-il. Il entre même en opposition avec l’art contemporain, souvent hermétique et désincarné aux yeux du public, et à un marché de l’art dévoyé par le snobisme et le copinage. Il offre donc une alternative revigorante à un milieu culturel élitiste, en proposant le retour au figuratif et à l’humour, et permet la rencontre directe avec les artistes.

Avant d’incarner cette liberté, la rue fut un pis-aller : « Dans les années 80, des artistes comme Jérome Mesnager sont allés dans la rue parce que les galeries ne voulaient pas d’eux. Il y avait aussi l’idée de rendre l’art accessible à tous, notamment à ceux qui ne sont pas connaisseurs. » La distance instaurée avec les galeries et les musées peut même s’apparenter à de la défiance. Récemment, le street artist James Calomina a installé une sculpture devant le musée d’Art Contemporain de Barcelone. Ce face à face a été rapidement interrompu à la demande du musée qui a fait retirer l’œuvre.

À défaut de cimaises, les artistes des années 70 et 80 ont emporté leurs bombes aérosols dans les terrains vagues, le métro, ou les Catacombes. Aujourd’hui, toujours friands de lieux alternatifs, ils privilégient certains sites que les amateurs parisiens connaissent bien, comme le « Spot 13 », ou dans les rues de Belleville et Ménilmontant.

La récupération du street art, pour le meilleur et pour le pire

La popularité est telle que beaucoup de villes organisent des festivals de street art ou commandent des « murs ». Ces réalisations monumentales embellissent les quartiers et assurent à la ville une image de modernité. Mais, réalisées en équipe et exécutées en soignant les finitions, elles sont en réalité assez éloignées de l’esprit street art et répondent plutôt à un goût décoratif standard, aujourd’hui mondialisé.

Le marché de l’art ne pouvait ignorer un tel engouement. Depuis quelques années, les principales salles des ventes parisiennes se sont dotées d’un département consacré à l’art urbain. S’il est paradoxal qu’un art vandale et gratuit se retrouve vendu aux enchères, il faut reconnaître que depuis 30 ans, certains street artists alternent la rue et l’atelier où ils pratiquent la peinture sur toile, comme JonOne et Seen. Décriée par certains qui y voient une trahison, cette incursion dans le marché de l’art n’altère pas forcément la sincérité des artistes qui, après tout, ont le droit de vendre leur art après s’être fait connaître dans la rue.

Quant aux galeries, elles sont nombreuses à se convertir et à troquer leur fonds d’art contemporain contre du street art. Les œuvres sont plus faciles à imaginer chez soi et largement meilleur marché. Les amateurs n’ont pas forcément conscience qu’ils achètent une forme dérivée plutôt que du street art pur. Certains iront se laisser séduire par des produits commerciaux qui ne sont plus que la caricature de l’art urbain - pochoirs bâclés sur fonds criards, slogans bien-pensants - et qui altèrent de plus en plus l’image du street art.

La sincérité de certains street artists est parfois mise en doute. Beaucoup ont compris qu’en choisissant dans la rue quelques emplacements stratégiques, ils pouvaient gagner rapidement en visibilité. Nathalie Gathelier tempère : « C’est un formidable moyen de se faire connaître. La jeune Emyart réalise de grands visages ou des têtes d’animaux qu’elle signe et place un peu partout. Inconnue il y a moins d’un an, elle est maintenant très diffusée sur les réseaux sociaux et expose au LavoMatik. »

En fin de compte, le street art est-il un simple phénomène de société, une mode destinée à passer ? Les tentatives d’instrumentalisation et de récupération commerciale finiront-elles par en avoir raison ?

Il est à parier que l’art « de la rue » ait encore quelques belles décennies devant lui. À lui de défendre coûte que coûte son éthique. Comme le dit Codex Urbanus : « Tout ce qui compte, tout ce qui fait l’essence, l’originalité et la nouveauté du street art, c’est sa putain de liberté ».

20/05/2021 - Toute reproduction interdite


Mur gravé par VHILS , rue Ambroise Paré, Paris 10, avril 2021
© Véronique Larroche
De Stéphanie Cabanne